Interview de Mgr Christophe Pierre

Mgr Christophe Pierre nous a accordé une interview quelques jours avant le Consistoire durant lequel le pape François le créera cardinal. Lors de cet échange, le Nonce apostolique à Washington, incardiné dans le diocèse de Rennes, explique son rôle auprès du Pape, et comment François propose de renouveler l’évangélisation et la synodalité dans l’Église.

Quel cardinal entendez-vous être ?

J’ai revu le Pape il y a deux semaines à Rome. Il m’a simplement demandé de continuer ma mission de nonce. Il me l’avait déjà dit, il y a trois ans, quand il n’a pas accepté ma démission pour raison d’âge (à 75 ans). Je vois donc mon rôle de cardinal dans la continuité de ce que je vis déjà aujourd’hui.

Depuis plusieurs années, j’ai représenté la personne du Pape dans plusieurs pays, c’est cela ma mission et je l’ai toujours fait avec beaucoup de passion. Je vois cette décision du pape François comme un immense geste de confiance de sa part, d’estime.

Les nonces ont la charge d’aider une Église locale à ne jamais perdre de vue la dimension universelle de l’Église, alors qu’il y a toujours un risque de se refermer sur elle-même ou d’être plus autoréférentielle. Cette dimension n’est pas simplement idéale, elle est aussi personnelle et liée à la personne du pape. Le danger qu’il y a parfois, même ici aux États-Unis et dans d’autres pays, c’est de s’échapper de ce pape-là, et d’en faire l’idée d’un pape qui n’existerait pas.

Le magistère de l’Église passe toujours par des personnes concrètes, parce que l’Église c’est quelque chose de concret. Quand Jésus a choisi Pierre, il a dit : « Je t’appelle Pierre et sur cette pierre, je construis mon Église. »

C’est donc l’Église du Christ, bâtie sur une personne, celle du Pape. Je crois que c’est ça le mystère de l’Église. Alors, comme représentant du Pape, mon rôle est de lui permettre de diriger l’Église, à partir de ce qu’il est.

Le Pape François et Mgr Christophe Pierre
Le Pape François et Mgr Christophe Pierre - Vatican media

Vous connaissez le Pape depuis longtemps. Que pouvez-vous nous dire de son rôle et de son enseignement ?

Je l’ai connu au Mexique, en 2007, au moment de la Conférence générale de l’épiscopat latino-américain d’Aparecida à laquelle participait notamment le cardinal Bergoglio, qui était l’archevêque de Buenos Aires. Elle a joué un rôle important, et a produit quelque chose d’inédit : la nécessité d’évangéliser d’une manière nouvelle dans un monde nouveau. Un monde sécularisé où la transmission de la foi ne se fait plus comme elle se faisait autrefois. Il y a encore 60 ans, la transmission de la foi s’accomplissait à travers la culture, une culture qui était très imprégnée de religion. Or aujourd’hui, les choses ne se passent plus comme avant. C’est le point principal de la Conférence d’Aparecida, en disant qu’il faut dorénavant réinventer la manière de transmettre la foi. Le cardinal Bergoglio a été un de ces évêques d’Amérique latine qui ont vu cette chose-là.

Le changement d’époque que nous vivons, c’est un monde nouveau aussi, un monde dont on ne comprend pas tous les tenants et aboutissants. C’est la même problématique. Donc le pape François, avec son intuition de base d’Aparecida, renouvelée dans son exhortation apostolique Evangelii gaudium, nous dit que l’on ne peut le faire que si on est ensemble, et si on fait cette démarche de discernement ensemble.

Et la synodalité, le Synode, c’est ça, c’est marcher ensemble, et donc nous devons apprendre à marcher ensemble.

Je trouve providentielle que l’Esprit Saint contribue à nommer quelqu’un qui venait d’une Église ayant justement vécu cette expérience, pour pouvoir l’universaliser. Alors maintenant, on est dans le processus de l’universalisation, ce qui n’est pas facile.

Ce pape-là, c’est vraiment le pédagogue. Et il nous dit la méthode. L’enjeu de notre temps, ce n’est pas une question de changement de doctrine, c’est une question de méthode. Et la méthode, c’est d’abord l’écoute. L’écoute, c’est aussi l’écoute de l’autre, mais aussi l’écoute de l’Esprit Saint. C’est une écoute ecclésiale. Et puis aussi, c’est le dialogue, le vrai dialogue. Et enfin c’est aussi le discernement. Et quand on écoute, quand on dialogue et qu’on se met toujours sous la lumière de la foi, de l’Esprit Saint, et bien on fait œuvre de discernement.

Il est le pape du discernement. Comme grand directeur spirituel de l’humanité, à partir, justement, de la révélation du Christ, il regarde l’humanité avec une grande attention portée à l’homme, à la personne, à l’anthropologie, à toutes les dimensions de l’humanité. Voilà pourquoi tous ses documents réfléchissent sur les dimensions de la vie humaine aujourd’hui, y compris l’environnement, y compris la politique, y compris la pauvreté, y compris les problèmes moraux, celui des relations hommes-femmes, enfin tout ce qui fait notre vie d’aujourd’hui.

Mgr Christophe Pierre, nonce apostolique au Mexique de 2007 à 2016
Mgr Christophe Pierre, nonce apostolique au Mexique, lors d'une marche avec les indigènes Tarahumara, dans le nord du Mexique (2012)

Dans les prochains jours, à Rome, le pape François ouvrira la première session de la XVIe Assemblée Générale Ordinaire du Synode des Évêques. Comment les fidèles peuvent-ils, selon vous, accompagner les évêques et les autres participants à l’Assemblée synodale ?

À l’approche de l’Assemblée synodale, nous sommes tous appelés à être des pédagogues, des éducateurs, un peu comme le père ou la mère de famille qui a un petit enfant et qui prend la réalité de son petit enfant tel qu’il est pour le faire grandir avec toute sa richesse et ses pauvretés. Mais en même temps, il va lui permettre d’appréhender la réalité au jour le jour pour pouvoir justement devenir un adulte. Le véritable éducateur, c’est celui qui aide la personne et l’éduque à se poser des questions, qui ne nous donne pas nécessairement les réponses immédiates. Parce que c’est justement là que doit être le fruit d’une éducation, d’une avancée personnelle.

Or, le Pape nous dit aujourd’hui, dans un monde de plus en plus individualiste, où on a perdu le sens de la communauté, qu’il faut retrouver ce sens de la communauté pour avancer ensemble et écouter tout le monde. Parce qu’on n’est plus dans un monde où il suffisait que le chef dise les choses pour que tout le monde le suive. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas avec une espèce de démocratisation des idées à travers la presse, les médias, c’est ça le changement d’époque.

Si on veut répondre aux défis du temps, il faut construire ensemble, que l’on s’écoute et puis qu’on s’éduque les uns les autres. Voilà ce que devrait être une communauté chrétienne.

Le Synode est bien parti, mais il ne fait que partir. Dans l’assemblé, cette année, ils vont prendre acte de ce qui s’est passé. Beaucoup de gens vont arriver aussi avec leur propre agenda et dire qu’il faudrait ceci ou cela. Alors ce sera le rôle du Pape et de ceux qui vont diriger de dire : attention, n’arrivons pas tout de suite à la conclusion. La personne qui arrive avec son agenda et ses propositions, elle doit aussi écouter les autres, se mettre humblement à l’écoute des uns et des autres. Je crois que c’est ça le Synode. C’est le Synode tel que je le vois et dont je rêve. Et je vous avoue, comme nonce et cardinal, je m’efforce beaucoup dans mon travail d’aller dans cette direction-là.

Je pense que c’est une erreur d’avoir pensé que le Synode, tel que le voulait le Pape, c’était uniquement un moment où les chrétiens devaient se réunir pendant quelques semaines, faire un rapport et l’envoyer au diocèse qui l’enverrait à sa Conférence épiscopale et qui, ensuite, irait à la région et qui finira par arriver à Rome pour fabriquer un rapport final.

Ce premier rassemblement était un exercice important, il fallait recevoir ces paramètres. Mais en fait, ce n’est que le début et on va recommencer.

Ce que le Pape veut, c’est que chaque paroisse, chaque communauté, là où elle vit, apprenne à marcher en Synode. Donc, il faudra que l’on retrouve cela dans l’organisation même de nos paroisses.

Alors les gens se demandent ce qui va se passer à Rome. Beaucoup de choses, mais surtout on va dire ce qui a été fait, et puis continuons ! Voilà pourquoi ça s’appelle Synode sur la synodalité. C’est le Synode qui va réfléchir sur la méthode synodale. On pourra y déterminer des dispositions pour pouvoir continuer à être en synode.

Parce qu’en fait, quand le Pape dit que l’Église sera synodale ou ne sera pas, ce qui a été beaucoup ridiculisé par certains, cela exprime exactement ce qu’il voulait dire, c’est à dire qu’il faut que, peu à peu, on devienne une Église où tout le monde puisse avancer ensemble.

Donc allons contre les écueils, comme le Pape le dit souvent du cléricalisme. Une paroisse ce n’est pas seulement un lieu avec un curé qui décide tout. Mais où un curé anime et des gens participent. Il faut retrouver ça. Et ça, ce n’est pas seulement une nouvelle méthode, ce n’est pas une fantaisie, c’est une nécessité à cause de la situation du monde d’aujourd’hui. C’est comme ça que je le comprends.

Mgr Christophe Pierre devant le Capitole entre le Cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et Président de la Conférence Épiscopale Italienne, envoyé du Pape pour la Paix en Ukraine, et l'ambassadeur des USA auprès du Saint-Siége.
Mgr Christophe Pierre avec le Card. Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et Président de la Conférence Épiscopale Italienne, envoyé du Pape pour la Paix en Ukraine, et l’Ambassadeur des USA auprès du Saint-Siége. (Capitole, Washington, 2023)
Rencontre de la délégation avec le président Joe Biden à la Maison Blanche (Service photographique de La Maison Blanche 2023)
Rencontre de la délégation avec le président Joe Biden à la Maison Blanche (Service photographique de La Maison Blanche 2023)

Vous serez le seul cardinal français, nonce apostolique, cela vous donne-t-il une place particulière dans l’Église de France ?

Je ne fais pas partie de la Conférence épiscopale française, je fais partie du corps diplomatique du Saint Siège et je représente le pape dans ma mission. J’ai été appelé par mon évêque, il y a 50 ans, pour rejoindre le Saint-Siège, et aujourd’hui mes collègues nonces viennent du monde entier, ils sont de toutes les nationalités. Mais, évidemment, je suis Français d’origine, je suis Français de cœur bien sûr. Je suis aussi Breton, ne l’oubliez pas, et Malouin en plus !

Biographie :

Mgr Christophe Pierre est né à Rennes en 1946 et a grandi à Saint-Servan. Après une formation au Séminaire Saint-Yves de Rennes, il est ordonné prêtre le 5 avril 1970 à la cathédrale de Saint-Malo par le card. Paul Gouyon. Il entreprendra ensuite des études à l’Académie pontificale ecclésiastique, l’école diplomatique du Saint-Siège.

Un fois diplômé, il débute une carrière de diplomate en 1977 au poste d’ambassadeur du Saint-Siège en Nouvelle-Zélande, Mozambique, Zimbabwe, Cuba, au Brésil puis une mission permanente du Saint-Siège auprès des institutions internationales et de l’Office des Nations Unies à Genève.

En 1995, Jean-Paul II lui remet le titre d’archevêque et le nomme nonce apostolique : en Haïti, en Ouganda puis au Mexique en 2007 quelques mois avant l’ouverture de la conférence d’Apparecida qui donnera une marque d’apaisement entre le Saint-Siège et l’Amérique latine.

En 2016, il est nommé, par le pape François, nonce apostolique aux États-Unis.