Messe Chrismale 2026 : Homélie de Mgr Pierre d’Ornellas

Homélie pour la Messe Chrismale

Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes

Mercredi Saint 1er avril 2026, en la Cathédrale Saint-Pierre de Rennes

 

Isaïe 61, 1-9
Psaume 88
Apocalypse 1, 5-8
Évangile selon saint Luc 4, 16-21

Chers amis,

Tous, nous avons « les yeux fixés » (Luc 4,20) sur Celui qui vient de proclamer l’Écriture, qui vient de la lire pour nous, qui vient de prononcer la Parole de Dieu. Cette Parole parle de Lui. C’est précisément parce que nous avons entendu cette Parole, d’une manière ou d’une autre dans notre existence, que nous avons « les yeux fixés » sur Jésus. C’est parce que cette Parole nous a touchés dans notre cœur que nous sommes ici et que nous avons les yeux fixés sur Jésus.

Plus que cela, quand nous entendons ce verset de l’évangile de saint Luc, où nous nous reconnaissons comme auditeurs de la Parole de Dieu grâce à laquelle les yeux notre esprit sont tournés vers Lui si bien que nous avons les yeux fixés sur Lui, nous nous souvenons aussi que « tout œil le verra » (Apocalypse 1,7), verra le salut.

C’est ainsi qu’en fixant les yeux sur Jésus parce que nous avons écouté sa Parole, nous sommes remplis d’une espérance qui ne vient pas de nous mais d’une promesse que nous venons d’entendre dans le livre de l’Apocalypse. Oui, « tout œil le verra » ! Tout œil verra le salut qui vient de Dieu, verra le Sauveur ! S’il y a une « lamentation », ce n’est pas parce que l’on ne voit pas le Sauveur, c’est tout simplement parce que en voyant le Sauveur, naît dans nos cœurs et dans les cœurs du monde entier le repentir, la désolation en raison du péché, mais en même temps naît en nous une immense consolation puisque le Sauveur est là.

Ainsi, mes amis, étant dans cette cathédrale ou étant présents dans nos chambres unis à nous grâce aux médias, nous sommes réunis dans la communion de la foi, de l’espérance et de la charité, dans la communion de ce regard que nous portons sur le Seigneur Jésus, sur Celui que nous confessons en disant : « mon Seigneur et mon Dieu » (Jean 20,28), « mon Maître et Seigneur » (Jean 13,13), mon Sauveur. Celui qui ouvre le chemin, comme nous l’avons chanté au début de cette célébration, le chemin de la vérité, de la miséricorde.

S’il en est ainsi, puisque tous nous avons les yeux fixés sur Lui, nous touchons alors du doigt quelque chose qui est de l’ordre du miracle et de la grâce de Dieu, qui ne peut venir que de l’Esprit Saint, qui est un don ineffable et permanent, un don toujours reçu et qui nous est redonné à chaque fois que nous l’oublions, qui nous est redonné non pas une fois mais soixante-dix fois sept fois (cf. Matthieu 18,22), c’est le don de l’unité.

Cette unité de l’Église, nous la confessons à chaque fois que nous proclamons le Credo : « Je crois à l’Église une. » L’Église est une ! Elle se manifeste particulièrement ce soir au cours de la Messe Chrismale où tous ensemble, dans nos diversités, dans nos missions différentes, dans nos sensibilités variées, dans nos itinéraires différents, tout simplement parce que la Parole de Dieu nous a touchés, ou plutôt parce que Dieu nous a parlé à chacun et sa Parole a résonné dans notre cœur, nous fixons tous nos regards sur l’unique Seigneur, l’unique Jésus, l’unique médiateur entre Dieu et les hommes, l’unique Seigneur de gloire, l’unique Seigneur qui a livré sa vie sur la croix et qui est ressuscité d’entre les morts, l’unique Grand Prêtre de nos existences et de l’existence du monde entier.

Oui, l’Église est une ! Si l’Église est une, alors elle est missionnaire, alors elle est projetée en avant parce qu’elle sait que « tout œil » verra le salut de notre Dieu. Elle sait, l’Église, que tout homme est destiné à voir Dieu et son salut, toute femme, tout vieillard, tout enfant, quelle que soit sa culture et singulièrement peut-être lorsqu’il est méprisé, exclu, lorsqu’il fait partie des plus petits, lorsqu’il souffre, lorsqu’il subit l’injustice de la guerre. Pour résumer tout cela, nous nous souvenons de la béatitude de ceux qui pleurent : ils seront consolés ! (Matthieu 5,5) Oui, nous le savons, « tout œil » verra la gloire de notre Dieu, verra le salut de notre Dieu.

C’est ainsi que l’Église qui est une dans son regard jeté sur le Christ, est missionnaire. Non pas prosélyte, mais habitée par une charité qui n’a pas de borne puisque nous fixons le regard sur Celui qui « à cause de son trop grand amour » (Éphésiens 2,4) a livré sa vie. Nous fixons le regard sur l’Amour, sur « l’amour infini[1] », comme le dit un chrétien du diocèse au cours de l’Avent du Jubilé 2025. Nous fixons tous ensemble le regard sur cet amour infini. Ce regard commun fixé sur l’amour infini nous transforme et nous remplit de charité et d’amour. L’Église est missionnaire par pure charité. Par charité gratuite, selon un amour pur et désintéressé, selon un amour qui la « pousse[2] » pour accomplir ce que le Seigneur Jésus ne cesse pas de faire par son Église qui est « le sacrement universel du salut[3] ».

Cette Église le fait quand elle accompagne les catéchumènes, quand elle reconnaît, comme une mère aimante, que la lumière de la foi a brillé dans le cœur de untel et de unetelle, qu’il soit adolescent ou adulte. L’Église, comme une mère pleine de charité, se met au service de leur itinéraire de foi, accompagne ces catéchumènes et prodigue à chacun tous les soins dont elle est capable et singulièrement par les scrutins, par les onctions d’huile. Nous sommes heureux de participer, tout à l’heure, à la bénédiction de l’Huile des catéchumènes.

Mais nous voyons aussi le Christ, dans son immense amour, dès sa première rencontre dans l’évangile de saint Matthieu, se faire le serviteur d’une personne malade (Mt 8,14-15). Il va vers elle et la guérit parce qu’il s’est approché d’elle. L’Église, habitée par la charité du Christ et par le Christ lui-même, s’approche des malades, quelle que soit la maladie. Parfois des maladies cachées qu’on ne voit pas. L’Église habitée par la charité du Christ et pressée par le Christ lui-même, fait comme Lui ou plutôt, c’est le Christ qui, par elle, s’approche des malades et donne son réconfort par l’Onction des Malades. Nous serons heureux de participer, tout à l’heure, à la bénédiction de l’Huile des malades.

L’Église, dans sa charité qui lui vient du Christ, reconnaît qu’elle n’existe que parce que le Christ appelle, lance son appel à certains et à certaines pour qu’ils soient davantage porteurs de la mission de l’Église, de la mission du Seigneur Jésus qui parcourait villages et villes pour annoncer la Bonne Nouvelle (Cf. Marc 1,38). C’est ainsi que les chrétiens reçoivent ce grand don du sacrement de la Confirmation et de l’Esprit Saint, pour participer à la mission de l’Église de façon plus active et plus consciente. Cette mission n’est autre que la mission du Christ ! Nous serons heureux de participer à la consécration du chrême pour qu’il devienne le Saint-Chrême. C’est par cette huile parfumée sainte que le sacrement de Confirmation est célébré. C’est par cette huile parfumée que la consécration est donnée à des lieux de culte qui deviennent sacrés, pour que nous puissions recevoir sans cesse la grâce du Christ en ces lieux et sur ces autels consacrés où est célébrée la sainte Eucharistie.

Voilà que le Seigneur, par amour pour ses frères et sœurs les baptisés et pour toute l’humanité, donne à son Église le don du sacerdoce ministériel. L’Église, comme une mère très aimante, reconnaît que certains, d’une façon tout à fait spéciale, reçoivent un Appel, un Appel étonnant auquel on ne peut jamais s’habituer, un Appel déroutant, un Appel sublime. Non pas que le Christ choisisse les meilleurs, mais son Appel est gratuit. Il est gratuit comme sa miséricorde est gratuite, comme sa charité est gratuite. Le Christ appelle ceux qu’il lui plait (Marc 3,13) pour qu’ils soient consacrés comme prêtres, pour qu’ils puissent « être avec Lui » et, comme Lui, au service du saint Peuple de Dieu, en « prêchant » l’unique Parole divine qui se résume et s’accomplit dans le mystère du Christ, pour qu’ils soient des serviteurs de cette unité de l’Église, serviteurs peut-être souffrants comme Jésus a souffert, en raison de divisions dues à des choses subalternes comme nos sensibilités ou nos éducations qui ne relèvent pas de la foi.

Voilà que certains, qui reçoivent cet Appel au cœur de l’Église très aimante, deviennent prêtres aussi pour célébrer les sacrements et singulièrement, le sacrement de l’Eucharistie et le sacrement de la Réconciliation. Quelle bonté infinie du Christ en son Église, en donnant des prêtres, en appelant des jeunes à devenir prêtres, pour que le saint Peuple de Dieu, cette famille de Dieu (Éphésiens 2,19), ces frères et sœurs du Christ puissent recevoir sa Parole, son Corps livré et son Sang versé, pour qu’ils puissent recevoir le pardon inépuisable qu’Il ne cesse de donner.

C’est ainsi, que nous pouvons rendre grâce à Dieu pour le ministère sacerdotal où les prêtres exercent leur ministère au nom du Christ. Le Christ agit par eux. Quand dans la sainte liturgie, le prêtre célèbre, c’est le Christ qui célèbre. Quand le Christ est là avec sa Parole, il donne sa grâce pour que le prêtre prononce cette Parole qui ne vient pas de lui mais qui est celle du Christ, le Christ lui-même, plénitude de la Révélation.

Enfin, en cette année où nous célébrons le 800e anniversaire de la mort de saint François d’Assise, nous pouvons penser à ce frère François, diacre, qui nous rappelle que toute l’Église, dans son unité et sa charité, est humblement servante. Et ainsi, nous pouvons rendre grâce à Dieu pour nos frères diacres qui vont renouveler leur engagement.

Je voudrais tourner, en terminant, mon regard vers Lyon parce que nous célébrons le 200e anniversaire de la naissance d’un saint prêtre de Lyon, le bienheureux Antoine Chevrier. Je voudrais lui laisser la parole. Il nous rappelle à tous, qui que nous soyons ici dans l’Église, que l’Église est sainte parce que le Christ est saint au milieu d’elle et qu’Il ne cesse pas de nous sanctifier. Nous pouvons entendre à nouveau, chacun là où nous sommes, dans notre vie familiale, dans notre vie professionnelle, dans notre vie consacrée au service des plus pauvres, comme jeunes, comme célibataires, comme veufs ou comme veuves, cet appel à la sainteté.

Antoine Chevrier, le bienheureux, nous dit : « Un saint, c’est un homme qui est uni à Dieu, qui ne fait qu’un avec lui, qui demande à Dieu, qui parle à Dieu et à qui Dieu obéit. C’est un homme qui remue l’univers quand il est bien uni au Maître qui gouverne toutes choses. Les saints sont les hommes les plus puissants de la terre, ils attirent tout à eux, parce qu’ils ont la charité, ils ont la lumière de Dieu, ils ont la fécondité de l’Esprit Saint. Ils ont la richesse de Dieu qu’ils distribuent à tous les hommes. Les saints, ce sont les économes du bon Dieu sur la terre. Et il faut, mes chers enfants, que vous deveniez des saints ; il faut que vous deveniez des lumières pour conduire les hommes dans le bon chemin, du feu pour réchauffer les froids et les glacés, des images vivantes de Dieu sur la terre pour servir de modèles à tous les chrétiens. Oh ! mes chers enfants, travaillez à devenir des saints. On ne le devient pas tout de suite ; il faut y travailler longtemps et dès le commencement de la vie ; c’est une grande tâche à remplir, un but bien élevé à atteindre[4]. » « Oh ! devenez des saints ! C’est là tout votre travail de chaque jour. Croissez dans l’amour de Dieu, croissez pour y arriver dans la connaissance de Jésus-Christ, parce que c’est la clef de tout. Connaître Dieu et son Christ, c’est là tout l’homme, c’est là tout le prêtre, c’est là tout le saint. Puissiez-vous y arriver[5] ! »  Amen.

[1] Voir le livret Le Seigneur Jésus, notre Espérance.

[2] « L’Esprit Saint la pousse à coopérer à la réalisation totale du dessein de Dieu qui a fait du Christ le principe du salut pour le monde tout entier. » (Concile Vatican II, Lumen Gentium, n. 17)

[3] Cf. Lumen Gentium, n. 48.

[4] Lettre à ses séminaristes, 1872. Écrits spirituels, Antoine Chevrier, Cerf, décembre 2005, p. 123-124.

[5] 2 janvier 1875 ; l. 105. Lettres inédites, Antoine Chevrier, Parole et Silence, février 2006, p 70.