Ordination sacerdotale de Mériadec de Pontbriand et d’Erwan de Kerros : Homélie de Mgr Pierre d’Ornellas

Homélie pour l’Ordination sacerdotale de
Mériadec de Pontbriand et d’Erwan de Kerros

Mgr Pierre d’Ornellas, Archevêque de Rennes

Dimanche 28 juin 2026, en la Cathédrale Saint-Pierre de Rennes

 

Actes des Apôtres 3,1-10
Psaume 18A (19), 2-3, 4-5ab
Galates 1,11-20
Jean 21,15-19

Mes amis,

Fêter ensemble les apôtres Pierre et Paul nous dit quelque chose du mystère de l’Église. Vous l’avez entendu dans la deuxième Lecture, Paul fait cette affirmation : « devant le Seigneur, je ne mens pas. » Que veut-il donc attester en toute conscience, devant Dieu ? Son lien avec Pierre ! Il est resté pendant quinze jours avec l’apôtre Pierre. Paul qui ne fait pas partie des Douze choisis par Jésus, et Pierre qui est le premier des Douze, sont ensemble Apôtres du Seigneur. Ainsi, le Collège des Apôtres est relié au Collège des Évêques : ensemble, ils sont Apôtres du Seigneur.

Voilà le grand mystère de l’Église ! Elle traverse toutes les tribulations au long des siècles et à travers le monde, quel que soit le continent. Face aux tribulations diverses, variées, plus ou moins douloureuses, aux obstacles plus ou moins grands, il y a toujours ce lien entre Pierre et Paul qui signifie ce lien entre le Collèges des Apôtres et le Collège des Évêques. Au long des siècles, il y a toujours cet unique Collège à qui le Seigneur Jésus a remis la mission qu’il avait lui-même. Il se tient au milieu de ce Collège.

Et ce Collège perdure à travers les siècles, les cultures, les sensibilités, les déchirures aussi. Ce Collège est toujours là, comme nous le voyons aujourd’hui. C’est le même qui était présent du temps de l’apôtre Paul qui rend visite à l’apôtre Pierre. Signe de communion, signe d’unité, signe de l’Église qui, par la puissance de l’Esprit Saint, demeure elle-même grâce à ce ministère épiscopal apostolique qui est toujours un ministère collégial grâce auquel, ensemble dans l’unité, nous annonçons le mystère du Christ.

Le prêtre, qui reçoit le sacerdoce des mains de l’évêque, par la prière consécratoire et la puissance de l’Esprit, participe à ce ministère apostolique. Ce ministère apostolique perdure, il est toujours présent face aux communautés chrétiennes, et pour le bien de ces communautés. Quelles que soient les cultures, les sensibilités, c’est le même ministère apostolique qui s’accomplit. Pierre et Paul en sont les témoins lumineux.

C’est ainsi que nous croyons en l’Église apostolique. Non seulement parce qu’elle tire sa foi des Apôtres, mais parce qu’aujourd’hui, comme hier et comme demain, le ministère apostolique est accompli par les évêques et leurs « collaborateurs » ou « coopérateurs » que sont les prêtres qui participent à ce ministère apostolique.


« Suis-moi ! »

Mais ce ministère apostolique, comment le comprendre ? Il n’existe que parce que d’abord il y a un « suis-moi », comme nous l’entendons à la fin de l’évangile selon saint Jean qui a été proclamé. « Suis-moi ! » Nous l’entendons aussi au début de l’évangile de saint Matthieu – « venez à ma suite » –, comme si les quatre évangiles étaient enserrés par ce « suis-moi ».

Ce « suis-moi » ne signifie pas simplement quelqu’un qui va suivre un grand maître de sagesse en essayant d’imiter cette sagesse. Non, nous l’avons entendu dans l’Évangile : Jésus dit « suis-moi » à Pierre quand celui-ci a compris à quel destin il est destiné, c’est-à-dire vers quelle mort il doit aller. Et quelle est cette mort ? Pas forcément la mort du martyr sanglant, mais sûrement la mort d’un martyr, c’est-à-dire de celui qui ne fait plus sa volonté propre mais qui accomplit celle de quelqu’un d’autre : « Quand tu étais jeune, tu allais là où tu voulais ; maintenant, c’est un autre qui va te mettre la ceinture, et tu iras là où tu ne voudrais pas aller. »

C’est ainsi que le « suis-moi » conduit à épouser, si je peux parler selon la belle image conjugale, la volonté du Seigneur Jésus, à la rechercher[1]. Il est impossible de vivre ce « suis-moi » à moitié, comme dit l’Écriture, « en clochant des deux jarrets » (1 Roi 18,21). Le « suis-moi » configure l’évêque et le prêtre à accomplir la volonté du Seigneur, et celle-là seulement.

Une vie avec le Christ

C’est tout entier que l’être humain, par l’Ordination sacerdotale, est enfanté à une nouvelle vie, à une autre vie, à une vie qui est inimaginable, à une vie qui n’est pas montée au cœur de l’homme, que l’esprit humain n’a pas pu inventer ni imaginer (cf. 1 Corinthiens 2,9). C’est une vie qui se fait « dans le Christ, pour le Christ et avec le Christ », comme le souligne Benoît XVI : « Le prêtre est le serviteur du Christ, au sens que son existence, configurée à Lui de manière ontologique, assume un caractère essentiellement relationnel[2]. »

Il s’agit d’une réalité ontologique parce que nous sommes nourris du Christ, nous vivons de la vie du Christ, et plus que cela, parce que nous accomplissons l’œuvre du Christ. Quel mystère ! Il déroute tous ceux et toutes celles qui ne peuvent pas le regarder par les yeux de la foi et de la charité, avec les yeux éclairés par la lumière de l’Esprit.

« Tu sais que je T’aime »

Que se passe-t-il dans ce lien existentiel et ontologique avec Jésus ? Ce ne sont pas des abstractions, mais une réalité concrète où, là encore, l’image de la conjugalité qui est utilisée dans l’Écriture sainte pour nous parler de cette relation avec Dieu, peut convenir : c’est un amour particulier, un amour qui dépasse tout : l’amour pour le Seigneur Jésus. Cet amour n’est pas à mesure humaine, ni d’une sensibilité ou d’un sentiment humain.

Nous l’avons entendu dans l’Évangile : par trois fois, Pierre ne dit pas : je sais que je t’aime. Il est incapable de le dire ! Il dit plutôt avec justesse : « Tu sais que je T’aime. » Parce que Tu m’as dit « suis-moi », Tu as mis un amour qui ne dépend pas de moi, un amour qui m’appelle et qui m’invite chaque jour à correspondre à cet amour que Tu as mis en moi, Tu m’invites sans cesse à me convertir pour T’aimer davantage selon la mesure de l’amour que tu déposes en moi.

On pourrait dire que la vie du prêtre, comme celle de l’évêque, est une « conversion permanente » (Léon XIV), quotidienne, pour que l’amour soit plus vif, pour que l’amour corresponde à l’amour que le Seigneur Jésus a déposé dans le cœur de l’évêque et du prêtre. C’est un amour exclusif, un amour total, un amour qui prend tout. C’est un amour qui assure la fidélité parce que c’est un amour qui vient du Seigneur Jésus quand il dit : « suis-moi ! »

Comme le souligne Léon XIV, cette fidélité du prêtre est « grâce de Dieu », remise de soi à la fidélité de Jésus qui sans cesse dépose dans le cœur cet amour en réitérant chaque jour « suis-moi ! » Ce n’est pas un état définitif, mais un chemin définitif, « un chemin constant de conversion » qu’on n’a jamais fini de parcourir. C’est un chemin ponctué de ces « suis-moi », de telle sorte que ce « suis-moi » soit à nouveau le dépôt d’un amour que le Seigneur Jésus met dans nos cœurs afin que nous L’aimions en vérité.

« Sois le berger de mes brebis »

Mais alors, que ce passe-t-il, quelle est la réponse du Seigneur Jésus quand nous lui disons humblement : Toi, Seigneur, Tu sais tout, Tu sais tout de ma pauvre vie, Tu sais que je suis un pauvre pécheur, mais Tu sais bien que je T’aime. Alors cet amour contient un don particulier, une grâce particulière. Cette grâce particulière correspond à un envoi. Comme Jésus ressuscité le dit à ses Apôtres : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » (Jean 20,21) Et quel est cet envoi ? Nous l’entendons dans l’Évangile : « Sois le berger de mes brebis. »

C’est ainsi que le prêtre qui vit cet amour que lui donne le Seigneur Jésus, et qui entend « suis-moi » est voué au service des brebis du Seigneur Jésus. Il donne sa vie pour elles en sachant qu’elles sont des brebis du Seigneur et non les siennes.

Voilà que paître les brebis n’est pas un don humain, ni une qualité humaine, ni un talent particulier. Ce n’est pas non plus une aptitude que certains auraient plus que d’autres. C’est un amour du Seigneur Jésus qui nous envoie vers les brebis et qui nous les fait paître parce que nous les considérons avant tout comme des brebis du Seigneur Jésus. Malheureux évêque ou prêtre qui pense que ces brebis sont les siennes ! Elles risquent de le mettre sur un piédestal, ce qui conduit toujours à des catastrophes.

Oui, le prêtre est heureux et découvre une joie à nulle autre pareille quand il se sait totalement serviteur des brebis du Christ. Mais s’il est serviteur des brebis du Christ, qui est-il donc pour catégoriser les brebis ? Le prêtre – et l’évêque –, est l’homme de tous, sans exception. Malheureux prêtre et malheureux évêque qui se laissent enfermer par une catégorie sociale, ils oublient que les brebis se caractérisent par une seule chose, c’est qu’elles sont les brebis de Jésus, lui qui est « le sauveur du monde » (Jean 4,42). Quelles que soient leurs cultures ou leurs sensibilités, elles sont à considérer comme des brebis du Seigneur Jésus. À ce titre, elles sont dignes d’être aimées d’un amour particulier.

Le prêtre – et l’évêque – participant au ministère apostolique se fait tout à tous, comme le dit saint Paul, pour en sauver à tout prix quelques-uns (1 Corinthiens 9,22) car « Dieu veut que les hommes soient sauvés » (1Timothée 2,4). Ainsi, le prêtre – et l’évêque – exerce son ministère au service de tous sans exception. Pour être sûr que le prêtre exerce ce ministère pour tous, il a besoin d’être habité par un regard tout simple que nous voyons sans cesse dans les évangiles où Jésus en premier est attentif au plus pauvre, au plus fragile, au plus démuni. Ainsi, le critère de la joie du prêtre – et de l’évêque –, c’est d’être le serviteur de tous en ayant comme critère d’être d’abord au service des plus fragiles, des plus petits.

« In persona Christi capitis »

Enfin le prêtre exerce un ministère de façon déroutante, de façon incompréhensible, comme nous le voyons dans la première Lecture où les Apôtres Pierre et Jean prononcent cette phrase : « Ce que j’ai, je te le donne », et qu’est-ce qu’ils ont ? « Au nom du Seigneur Jésus, je te l’ordonne, lève-toi. » Quel audace ! Les prêtres – comme l’évêque – agissent, comme nous le disons dans la formule de l’Église latine, in persona Christi capitis. Cette action au nom du Christ, quand ils prêchent la Parole de telle manière qu’ils ne prêchent jamais leur parole, mais la Parole de Dieu. Quand ils célèbrent les sacrements, ils ne célèbrent jamais leur sacrement, mais ils disparaissent derrière les gestes et les paroles du Christ que les prêtres accomplissent eux-mêmes en ayant une vive conscience que c’est le Christ qui baptise quand ils baptisent, que c’est le Christ qui agit dans l’Eucharistie quand ils célèbrent l’Eucharistie, que c’est le Christ qui pardonne les péchés quand ils célèbrent le sacrement de Réconciliation.

Pensons à la brebis de la première Lecture, elle est impotente à la porte du Temple, elle est une brebis qui est faible. Elle s’adresse au prêtre – ou à l’évêque – symbolisé par Pierre. Celui-ci répond alors : « Or et argent, je n’en ai pas. Je n’ai qu’une seule chose que je te donne : au nom du Seigneur Jésus lève-toi. » Comment ne pas s’effacer devant la présence du Seigneur Jésus !

Humilité et douceur

C’est ainsi qu’une caractéristique du prêtre – et de l’évêque – accomplissant le ministère apostolique, est l’humilité, comme le souligne le concile Vatican II[3]. Saint Augustin l’a compris lorsqu’il constate que quand Jésus, pour la première fois, parle de lui-même dans les évangiles, c’est pour dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » (Matthieu 11,29) Quelle humilité chez Jésus ! C’est un abîme sans fond. Et pourquoi cette humilité sans fond chez Jésus ? Parce qu’il accomplit l’œuvre du Père, et non la sienne propre (cf. Jean 12,49-50).

Et bien le prêtre – et l’évêque – qui a conscience au fur et à mesure qu’il répond au « suis-moi » du Seigneur dans le quotidien de sa journée, au fur et à mesure qu’il est habité de plus en plus par l’amour du Christ et par l’amour de toutes les brebis, il découvre de plus en plus que l’œuvre de Dieu à laquelle il participe de façon ministérielle dans le sacerdoce, est d’une trop grande grandeur, d’une sainteté parfaite, d’une pureté lumineuse, d’une immensité d’amour de Dieu. Et cette œuvre s’accomplit par ses pauvres gestes et ses pauvres paroles, fidèlement accomplis par obéissance à l’Église. Alors, le prêtre – et l’évêque avec lui – entrent de plus en plus dans une vraie joie, dans cette humilité souveraine et joyeuse qui était celle du Seigneur Jésus.

Ainsi, revenons à ce « suis-moi » qui est une parole substantielle, transformatrice, une parole qui accomplit ce qu’elle dit. Cher Mériadec et cher Erwan, laissez-vous envahir par ce « suis-moi » de telle manière que votre amour pour le Christ, votre amour pour toutes les brebis du Christ, grandissent de la même manière que grandissent votre humilité et votre douceur. C’est à la mesure de votre humilité et de votre douceur, à la mesure de votre vie évangélique, comme Jésus, que vous serez des prêtres et des pasteurs selon le cœur de Dieu. Amen.

 

[1] Cf. Concile Vatican II, Décret sur le ministère et la vie des prêtres, n. 15.

[2] Cité par Léon XIV dans sa Lettre apostolique du 8 décembre 2025.

[3] Cf. Décret sur la vie et le ministère des prêtres, n. 15.