Mgr d’Ornellas rend hommage au cardinal Tauran : « un cœur en paix »

En 2008, le cardinal Tauran inaugure le Lycée Jean-Paul II à Saint-Grégoire, près de Rennes

Dans un communiqué du 12 juillet 2018, jour des obsèques du cardinal Jean-Louis Tauran, Monseigneur Pierre d’Ornellas évoque ses rencontres avec un « artisan de paix », « humble » et « habité ».

Les obsèques du cardinal Jean-Louis Tauran sont célébrées aujourd’hui à Saint Pierre de Rome en présence du Pape François. Rennes garde la mémoire de sa venue en mai 2008 pour inaugurer le lycée Jean-Paul II à Saint Grégoire. Il rencontra aussi les responsables musulmans de Rennes. D’une remarquable lucidité, il fut pour moi un homme de Dieu. Il était habité ! Et très  humble. C’est pourquoi il fut un artisan de paix aussi bien avec les grands de ce monde, qu’avec les responsables religieux et toutes les personnes qu’il croisait. Pendant 25 ans, il collabora avec Jean-Paul II comme son ministre des Affaires étrangères : il confia à la cathédrale de Rennes qu’il avait toujours considéré ce Pape comme un saint. Toute sa vie, il a plaidé pour une éducation qui fabrique des artisans de paix. Convaincu que la paix est un bien supérieur, il y travailla jusqu’à son dernier souffle. Je remercie Dieu de m’avoir fait rencontrer plusieurs fois ce prêtre au regard bon et juste, avec un cœur en paix.

+Pierre d’Ornellas
Archevêque de Rennes

Magazine Pèlerimages réalisé en 2008
à l’occasion du passage du cardinal Tauran à Rennes

  • Interview du cardinal Jean-Louis Tauran
  • Interviews des responsables musulmans de Rennes
  • Rencontre avec les acteurs du dialogue islamo-chrétien à Rennes

En 2008, lors de son passage à Rennes, le cardinal Tauran rencontre les responsables musulmans de la ville. Il est alors président du Conseil pontifical pour les relations interreligieuses.

Approfondir votre lecture

  • Colloque « Jean-Paul II, un regard sur l’homme »
    Rennes – Samedi 17 mai 2008

    Conclusion du cardinal Jean-Louis Tauran,
    président du Conseil pontifical pour les relations interreligieuses

    Le cardinal Jean-Louis Tauran au colloque sur Jean-Paul II, qu’il a bien connu

    Je suis cardinal depuis l’année 2003, et j’ai découvert que dans la vie d’un cardinal il y a 2 circonstances qui la rendent difficile : la 1re c’est dans les banquets officiels où vous êtes servi en premier et vous devez entamer un gros poisson et vous ne savez pas par où commencer ; et la 2e circonstance c’est qu’on vous demande de conclure un colloque ou un séminaire. Mais comme l’a dit Mgr d’Ornellas, je ne vais pas conclure… j’ouvre une porte sur un chemin qui nous a été tracé pendant toute cette journée.

    Vous aimez les jeunes et vous êtes en cela les dignes successeurs du pape Jean-Paul II

    Mon sentiment ce soir c’est de dire : l’école catholique a un bel avenir devant elle. Je dis cela car durant cette journée, ce qui m’a le plus frappé c’est que j’ai senti vibrer, non pas votre intelligence mais votre cœur : vous aimez les jeunes et vous êtes en cela les dignes successeurs, disciples du pape Jean-Paul II et ceux là vous les aimez à cause de l’Evangile, à cause de celui qui est le chemin la vérité et la vie… alors je vous dis merci, merci pour ce que vous êtes, pour ce que vous faites, merci au nom de l’Eglise parce que vous bâtissez l’avenir avec les pierre vivantes que sont nos jeunes et avec eux vous donnez au programmes que Jean-Paul II a tracé pour le millénaire qui commence : faire de l’Eglise la maison et l’école de la communion. Et je dis cela avec une très grande liberté intérieure car je suis personnellement un fruit de l’école de la République.

    De cette journée, je retiens 3 choses. D’abord vous êtes des hommes et des femmes de convictions et vous savez très bien – on nous l’a répété depuis ce matin – les jeunes ont surtout besoin de témoins plus que de maîtres ; ensuite vous avez conscience d’être non pas au service de l’enseignement privé mais de l’école catholique et c’est tout la problématique du caractère propre et troisièmement vous n’avez pas l’ambition d’être seulement des facilitateurs de la réussite personnelle des jeunes qui vous sont confiés mais de former leur esprit afin de leur donner une orientation de vie inspirée par la sagesse de l’Evangile, alors je vais simplement commenter ces 3 aspects.

    Des témoins plutôt que des maîtres

    D’abord il est indispensable pour des éducateurs chrétiens de donner des témoignages d’une vie cohérente. Vous le savez mieux que moi les jeunes sont impitoyables, bien vite ils repèrent les failles dans le comportement de leur éducateur et je crois qu’il est important que vous vous aidiez les uns les autres à devenir de plus en plus des témoins. D’où l’importance, je le souligne de la présence de prêtres, de religieux, de religieuses dans la communauté éducative car c’est une responsabilité mais aussi une joie, une grande grâce que de proposer l’héritage de la foi que nous avons-nous même reçue.

    Ce qui est important c’est qu’il existe une convergence d’intentions et d’initiatives entre les éducateurs, parents pour la famille, enseignants et animateurs pour les associations culturelles ou sportives. En famille, le jeune doit se sentir aimer et reconnu ; a l’école, il apprendra des savoirs, un savoir-faire mais aussi un savoir vivre ensemble. Au sein d’associations culturelles et sportives, il apprendra l’exercice de la responsabilité en menant à bien des projets avec des jeunes de son âge. Mais il est absolument primordial qu’il existe une harmonie entre tous les adultes qui accompagnent ces jeunes. Quand un parent critique un enseignant, c’est l’autorité de tous qui est fragilisée. Famille, école, association sont complémentaires, et je dirais que les jeunes ont droit à la cohérence des adultes qui les accompagnent dans leur croissance.

    Au service de l’école catholique

    Ensuite l’école catholique est avant tout un lieu d’Église où Dieu doit occuper la 1re place. Il m’est arrivé de visiter des écoles dites « catholiques » où la prière n’avait pas lieu de cité, où la célébration des sacrements n’était jamais célébrée. Et j’ai trouvé récemment une interrogation d’un parent d’un élève d’une école catholique qui raconte que sa fille a été invitée avec sa classe à visiter les institutions européennes à Strasbourg. Le jour du départ était le Jeudi Saint. Ce parent écrit ceci : « Je suis choqué que l’administration du lycée et les enseignants organisateurs n’aient pas pris en compte le fait que la date choisie corresponde au jeudi de la Semaine Sainte. S’il est important que nos enfants apprennent tôt le fonctionnement des institutions européennes qui vont peser sur leur avenir, s’il est important de former des femmes et des hommes en adéquation avec leur époque, il est aussi fondamental de leur inculquer en prolongeant des enseignements reçus normalement par la famille, le respect des racines chrétiennes de notre pays, de leur faire comprendre la primauté du spirituel sur le matériel, de l’être sur l’avoir, donner à toutes les facettes de l’enseignement, dans toutes les matières, une résonance chrétienne.

    J’ai donc pris conscience ce soir que le collège St-Jean n’était plus un établissement à vocation chrétienne, mais un structure privé comme les autres où le projet éducatif a évacué sinon la lettre du moins dans l’effet l’impérieuse nécessité d’une vie spirituelle. La vague présence spirituelle en pointillé ne répond pas selon moi aux exigences d’une véritable éducation chrétienne. En cela je regrette aujourd’hui foncièrement d’avoir inscrit mes enfants dans cet établissement. Cela ne remet pas en cause la qualité de l’enseignement que reçoivent nos enfants, mais je puis m’empêcher de penser que cette trop grande adéquation avec un monde où les valeurs fondamentales que nous essayons de leur apprendre sont chaque jour mis à mal n’est pas à l’honneur du corps enseignant et de la direction d’un établissement d’inspiration et d’origine chrétienne. Allez à Strasbourg, c’est bien, mais replacer ce qu’on y a vu dans une perspective chrétienne spirituel et morale c’est mieux et cela correspond totalement à ce que nous parents chrétiens nous souhaiterions voir enseigner à nos enfants… ».

    Un jeune n’a le courage de grandir que si quelqu’un croit en lui

    Oui, car l’enjeu d’un projet d’éducation catholique, c’est bien d’aider les jeunes à grandir sous le regard de Dieu. Dieu qui nous a placé, nous, parents, éducateurs, au service de la croissance de la vie. Un jeune n’a le courage de grandir que si quelqu’un croit en lui, le croit capable de vie intérieure ; or trop souvent, les jeunes se sentent incompris par les adultes, il faut prendre le temps de les écouter, faisons attention à leur histoire, à leur difficulté familiale, c’est une manière de leur manifester quelque chose de l’amour de Dieu, qui aime chacun quelque soit son passé et son présent.

    Acceptons aussi de cheminer à leur rythme en étant patient comme Dieu, comme Dieu qui aime chacun de nous comme une personne unique, qui connaît chacun de nous par notre nom. Ayons toujours un préjugé favorable envers les jeunes. La bienveillance est la condition de l’écoute. Or tout cela m’a été dit plus ou moins aujourd’hui mais tout cela n’est pas une recette mais repose sur une base théologique que j’esquisse rapidement : tout élève est appelé à devenir à la ressemblance de Dieu. Tout élève a des talents à fructifier, il faut l’aider à développer le sens de la responsabilité. Tout élève doit non seulement se préoccuper d’être un bon élève mais aussi de partager avec d’autres ce qu’il est et ce qu’il sait. Dans nos écoles nous ne formons pas des « bêtes à concours » mais des personnes, des êtres en relation. Demain nous allons célébrer la sainte Trinité, une bonne occasion pour nous souvenir que la vocation chrétienne est de vivre et de témoigner d’un Dieu qui est communion de personnes.

    La sagesse évangélique comme programme de vie

    Enfin le 3e pt est de proposer comme programme de vie la sagesse évangélique. Parmi toutes les fonctions d’une école digne de ce nom, il en est une essentielle : éveiller les esprits et les aider à se former librement un jugement droit. Face au foisonnement de ces écoles parallèles que sont la radio, la télévision, internet, le cinéma, les revues, les compacts… ce dont les jeunes ont le plus besoin c’est de développer en eux, non point l’esprit de critiques qui conteste tout mais un juste esprit critique qui leur permette de faire œuvre de discernement sans se laisser matraquer par les slogans et les modes. On a besoin de les introduire à la vie intérieure.

    Une passion de la réussite du monde tel que Dieu le veut

    Je me souviens avoir lu cette prophétie de Georges Bernanos, je cite de mémoire, qui après la première guerre mondiale écrivait : «Si vous n’avez pas compris que la civilisation moderne…… universelle, contre toute forme de vie intérieure, vous n’avez rien compris». Alors l’école catholique doit être justement un lieu où on introduit à la vie intérieure. L’école catholique n’a pas seulement le souci de la réussite personnelle des élèves, elle doit nourrir une passion de la réussite du monde tel que Dieu le veut et il n’en sera ainsi que si les jeunes apprennent à découvrir avec les adultes……… de l’évangile dans tous les domaines de la vie d’aujourd’hui (famille, société civile, économique, politique, etc). Il existe un humanisme chrétien dont nous sommes dépositaire, que nous avons à connaître et à faire connaître et à transmettre.

    L’école et l’université catholique ont à cet égard une responsabilité de première importance. Les jeunes doivent pouvoir trouver en face d’eux des maîtres qui ont su faire la synthèse entre leur savoir et leur foi. Jean-Paul II a écrit : «une foi qui ne devient pas culture est une foi qui n’est pas complètement accueilli». Depuis l’aube du christianisme, les disciples de Jésus ont toujours dialogué avec les cultures, avec la culture gréco-romaine d’abord, avec la culture arable ensuite, avec tous les systèmes de pensée jusqu’à nos jours. Mais dialoguer ne veut pas dire tout approuver ; il y a le temps du dialogue, de la collaboration et de la confrontation, le moment où l’on doit adopter l’attitude prophétique, c’est là où intervient l’éducation au discernement. Observer le pluralisme ne veut pas dire que toutes les idées et que toutes les religions se valent. Le pluralisme, c’est reconnaître que tous les chercheurs de sens, de Dieu, ont la même dignité. Le pluralisme c’est d’avoir la liberté intérieure pour reconnaître que la foi enrichit la culture et que la culture enrichit la foi. Toute institution catholique se doit de proposer cette vision chrétienne de l’homme, cet homme créé à l’image de Dieu, cet homme jamais réductible à ce qu’il montre ou à ce qu’il produit, cet homme qui possède une intelligence et un cœur.

    Rendre compte de la lumière du Christ

    Au terme de cette journée, je me pose une question : qu’est-ce qu’être chrétien ? C’est d’avoir reçu la grâce de vivre dans la lumière du Christ, d’être joyeux et de pouvoir en rendre compte, alors je demande aux parents ici présents : votre foyer est-il un lieu source, une référence pour vos enfants, pour leurs amis ? Aux enseignants, ici présents, je demande : votre enseignement est-il une simple transmission de connaissances ou un appel constant à grandir ? Tout à l’heure, on a parlé de « l’autoritas ». L’autorité c’est permettre à d’autres de grandir, de progresser. Aux catéchistes, je demande : vos rencontres sont-elles des lieux d’accueil de la parole de Dieu, de la célébration des sacrements ? Aux animateurs de mouvements éducatifs et apostoliques, je demande : avez-vous le souci d’aider les jeunes à s’organiser pour leur permettre de vivre et de travailler ensemble ?

    Trouver sur le chemin de vrais adultes qui leur fassent confiance

    Nous avons à prendre la mesure de l’absence de Dieu dans la culture contemporaine qui conditionne la vision du monde des jeunes et qui rend leur vie si difficile comme on le disait tout à l’heure. Nous avons peut être à mieux comprendre leur découragement………… rencontré dans la recherche de leur 1er emploi. Ils ont besoin de trouver sur le chemin de vrais adultes qui leur fassent confiance. Mais je dirais qu’il est facile de leur faire confiance ! Je suis toujours frappé quand je rencontre des jeunes, de voir qu’ils se posent les vraies questions, qu’ils sont capables de prier. L’autre jour, j’étais dans le diocèse de Toulon et dans le quartier touristique, il y a une chapelle où il y a l’adoration perpétuelle : 60 % des adorateurs ont entre 18 et 25 ans. Ils se dévouent volontiers. Ces jeunes sont appelés, comme l’a dit Jean-Paul II, à devenir les apôtres des jeunes. Et je mentionne son message destiné à ces jeunes du monde entier le 27 novembre 1988. Il posait aux jeunes 3 questions : « As-tu découvert le Christ qui est le chemin ? As-tu découvert le Christ qui est la vie ? As-tu découvert le Christ qui est la vérité ? »L

    Le chemin qui mène au bonheur durable

    L’école catholique doit aider les jeunes à bien répondre à ces questions fondamentales car pour les aider à choisir le bon chemin, celui qui mène au bonheur durable, pour leur dire en toute simplicité «Pour moi, la vie c’est le Christ», pour leur faire découvrir que croire en Jésus, c’est finalement croire en l’homme. Alors ceci proposé, il ne faut pas avoir peur de dire aux jeunes ce que Jean-Paul II leur répétait : « Vous les jeunes, vous êtes les premiers apôtres évangélisation du monde de la jeunesse, un chrétien ne peut rester silencieux ou indifférent ».

    Il faudrait que cette journée nous donne envie de faire de nos écoles des lieux de communion où le Christ est connu, aimé et célébré, alors l’Eglise sera perçue comme une mère – ce qu’elle est fondamentalement – une Église qui enfante, qui éduque ses enfants tout au long de leur existence. Pensant à tout ce que j’ai entendu aujourd’hui, je voudrais vous laisser 3 mots : dialoguer, penser, transmettre. Dialoguer pour se connaître, pour s’enrichir mutuellement parce que nous sommes tous – à commencer par moi – des commençants. Penser pour être toujours plus conscients de notre identité spirituelle, nous sommes chrétiens, nous n’avons pas honte de l’être et de le dire. Et enfin transmettre : comment pourrions-nous tenir cacher ce trésor qu’est le message de Salut offert par le ressuscité. Dans le fond cette journée pourrait se résumer par cette simple phrase «Pas possible d’enseigner sans éduquer, ni d’éduquer sans enseigner».

    Mais la dernière parole, je la laisse au Pape Jean-Paul II dans sa lettre Au début du 3e millénaire, quand pensant aux jeunes, il leur dit ceci : «Me laissant prendre par leur enthousiasme, je n’ai pas hésité à leur demander un choix radical, leur indiquant une tâche merveilleuse : se faire les veilleurs du matin». Par où pourrais-je mieux terminer ?

    Merci

  • Inauguration du Lycée Jean-Paul II à Saint-Grégoire
    en la solennité de la Sainte Trinité – Dimanche 18 mai 2008

    Homélie du cardinal Jean-Louis Tauran,
    président du Conseil pontifical pour les relations interreligieuses

    Homélie du cardinal Tauran à la paroisse Saint Jean-Paul II

    Entre le monothéisme hébreu et le polythéisme païen, nous trouvons la grande nouveauté du christianisme : Dieu est communauté de Personnes. L’amour circule entre les trois Personnes divines. Il s’offre et se reçoit. C’est la Sainte Trinité que nous célébrons aujourd’hui.

    Pour dire l’intervention de Dieu en notre faveur, l’Église parle de paternité. Ce qui implique origine et bienveillance. Avec Jésus, elle parle de filiation. Quand Jésus s’absente, il ne nous laisse pas seul : avec le Père, il nous donne l’Esprit, leur esprit. Ces trois interventions de Dieu dans l’histoire ont conduit les croyants à réfléchir sur ce que Dieu est en lui-même. Au second siècle, on a dit « Trinité » (terme inconnu dans l’Écriture). Nos ancêtres dans la foi ont compris que l’unité de Dieu n’est pas un bloc sans différences internes : elle est mouvement permanent d’unification. Échange total. Dieu est pulsation, il est don en lui-même : c’est ce que veut dire « Dieu est amour ». Notre Dieu est un Dieu qui est communion, unité toujours en train de se faire, et pourtant toujours réalisée. Dieu certes est l’Unique, mais il n’est pas seul. Dans l’unité de sa nature, il y a la Trinité des Personnes. Dieu n’existe qu’en s’échangeant. Plutôt que de parler de Dieu Unique, on devrait peut-être parler de « Dieu uni ».

    Cela ce n’est pas l’intelligence humaine qui l’a découvert. C’est Dieu lui-même qui a pris l’initiative de nous le révéler : il s’est dévoilé, il est venu à la rencontre des hommes pour qu’ils le connaissent et accueillent sa vie. « Personne n’a jamais vu Dieu. Le Fils unique, lui qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé » (Jn 1, 18). La première lecture nous montrait déjà Dieu qui proclamait lui-même son nom et c’est tout un programme : « Yahvé, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent a la colère, plein d’amour et de fidélité » (Ex 34, 6). Tout au long d’une histoire millénaire, le peuple d’Israël a appris à connaître ce Dieu proche, patient et fidèle.

    Le cardinal Jean-Louis Tauran lors de l’inauguration du tout nouveau lycée Jean-Paul II de Saint-Grégoire

    Mais nous, chrétiens qui partageons en un certain sens la même histoire, nous avons reçu la grâce de la pleine révélation de Dieu en Jésus-Christ. En lui, Dieu nous a dit toute sa Parole. Au jour de la Pentecôte, il nous a donné son Esprit. Par son Église, il nous éduque à être fils comme Jésus. Nous avons finalement compris quelle est notre vocation : être admis dans la communion d’amour qui relie les trois Personnes divines. Notre vie a ainsi un sens : Jésus nous a révélé qui est Dieu, quelle est sa volonté, comment l’accomplir. Il nous a garanti tout cela en nous faisant une promesse : « qui croit dans le Fils unique du Père ne périra pas, mais obtiendra la vie éternelle » (Jn 3, 16).

    Dieu, notre Dieu, est donc un Dieu pour nous, l’Emmanuel, et nous sommes calqués sur le modèle de Dieu, faits à son image. Voilà bien la source de notre dignité. Nous aussi, nous avons à être des hommes et des femmes de communion, une communion qui est unité, mais qui est aussi exaltation de la différence, comme en Dieu, le Père, le Fils et le Saint Esprit ne font qu’un tout en restant distincts. Notre appel à être, c’est-à-dire à être ce pour quoi nous sommes créés, coïncide exactement avec l’appel à être un : faire un avec Dieu d’abord, faire un ensuite avec les autres. Dans le fond, si nous regardons les grands problèmes de la vie spirituelle ou de la vie sociale et internationale, nous nous apercevons que ce sont essentiellement des problèmes de communion. La réalité est communion, une communion telle que plusieurs font ensemble quelque chose d’uni, à l’image de Dieu.

    Chaque jour, nous avons à réapprendre à penser et à agir comme des artisans de communion, là où nous vivons. Je pense au programme fixé par Jean-Paul II à l’Église pour le troisième millénaire : « faire de l’Église la maison et l’école de la communion »[1]. Alors comment ne pas faire le lien avec le lycée Jean-Paul II que nous inaugurons aujourd’hui : qu’il soit vraiment un lieu de communion avec Dieu d’abord, Dieu premier servi, Dieu aimé par-dessus tout ! Communion entre toutes les personnes ensuite, puisque c’est le lycée de la personne. Qu’il soit une communauté éducative soucieuse de chaque élève considéré comme une personne, soucieuse de vivre la diversité dans l’unité. Plus que jamais, une école catholique doit être éclairée par la lumière du Christ, diffusée en chacun de nous par l’Esprit Saint. C’est Jésus qui nous a révélé que Dieu est charité. C’est lui qui nous enseigne que la loi fondamentale de la perfection humaine, et donc de la transformation du monde, est le commandement nouveau de l’amour. Cette charité qui est la caractéristique des chrétiens s’exerce avant tout dans le quotidien de la vie.

    Comme éducateurs, nous avons le devoir de proposer à nos jeunes, dès leur plus jeune âge, cette sagesse et cet art de vivre qui nous viennent de l’Évangile. C’est une tâche particulièrement difficile car elle implique que nous allions souvent à contre-courant des mœurs et de la mentalité de notre époque. Il faut en effet avoir le courage de reconnaître que :

    • l’homme n’est pas un objet, qu’il est plus grand que ce qu’il montre ou que ce qu’il produit,
    • la science (malgré ses exploits et les avantages qu’elle nous procure) est au service de la personne humaine : elle n’explique pas tout, elle ne peut tout justifier.

    Il faut du courage pour dire que :

    • la course aux armements n’est pas le vrai chemin pour gagner la paix ;
    • les seuls critères d’ordre financier et technique qui orientent la vie économique ne peuvent faire l’économie de leurs incidences humaines.

    Il faut aussi du courage pour affirmer :

    • qu’en politique et dans les débats publics, discréditer et salir un adversaire n’est pas une bonne manière de servir une nation ;
    • que dans les débats d’Église, la critique ou la suspicion systématiques ne sont pas un bon moyen pour servir la vérité et en témoigner.

    De même, il faut avoir de l’audace pour dire que :

    • dans la vie sociale, la violence qui blesse ou tue n’est pas un bon moyen pour avoir raison ou pour faire valoir ses raisons ;
    • l’instabilité de l’amour humain vivant au gré des passions et de l’instinct n’est pas une manière humaine d’aimer.

    Ils sont encore nombreux les domaines de l’existence humaine qui ont besoin d’être illuminés par la charité du Christ et dont nous avons à être les témoins. Dans la France d’aujourd’hui, il est important que nos communautés apparaissent toujours davantage comme des écoles de communion et contribuent à mettre au monde l’humanité à l’image de l’Unique, notre Dieu qui se manifeste à nous avec un seul désir : nous admettre dans la communion d’amour qu’il partage avec le Fils, signe de son alliance avec l’humanité, et avec le Saint Esprit, qui nous fait progresser sans cesse dans la vérité.

    Prions donc pour que nous soit donnée la grâce de toujours mieux comprendre que tout ce qui existe n’existe qu’en étant relation. Le fond des êtres c’est l’amour, puisque Dieu est échange.

    Ceci dit, nous n’avons pas « compris » Dieu : il faut nous arrêter devant le mystère jusqu’au jour où « nous le verrons face à face ». Alors, nous n’aurons plus à raisonner, mais à nous laisser « combler de gloire, tous ensemble et pour l’éternité ». C’est bien cette « bienheureuse espérance » qu’anticipe cette Eucharistie. Qu’elle nous donne le goût et la force d’aimer, comme Dieu !

    [1] Tertio millenio ineunte, 6 janvier 2001, n° 43.

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