Voyage du Pape au Maroc : le regard d’un prêtre breton

Le Père Antoine Exelmans, d’Ille-et-Vilaine, aux côté des jeunes migrants au Maroc

Le Père Antoine Exelmans est prêtre Fidei donum du diocèse de Rennes, au Maroc depuis septembre 2016. Il est le Vicaire général de l’Archidiocèse de Rabat, qui accueille les 30 et 31 mars le Pape François pour un voyage apostolique historique, marqué par la question migratoire dans un pays majoritairement musulman. Il explique les défis si particuliers de l’Église catholique marocaine.

Une église « famille » constituée d’étudiants

Arrivé au Maroc en septembre 2016, j’ai pris mes marques peu à peu, d’abord comme curé de la paroisse d’Oujda, à la frontière algérienne avec une communauté paroissiale composée majoritairement d’étudiants subsahariens originaires de plus de 25 pays. Une communauté de jeunes venus pour construire leur avenir, porteurs d’espérances pour eux et pour leurs familles qui sont loin. Une Église « famille » qui s’invente chaque année à la mesure des départs et des nouvelles arrivées avec une vie liturgique, des propositions de formation chrétienne en particulier pour les catéchumènes et les futurs confirmés, une pastorale sociale auprès des migrants.

Nous prêtons l’église à la communauté protestante de l’Église Évangélique au Maroc (EEAM) qui rejoint également presque exclusivement des subsahariens. Cet enracinement œcuménique est une donnée de base au Maroc et nous invite à la rencontre de l’autre, dans la diversité des cultures et des traditions ecclésiales. Elle est le signe d’une ouverture encore plus grande à vivre dans la relation avec notre environnement musulman, comme Églises minoritaires mais qui vivent avec enthousiasme leur foi.

Photo de la communauté paroissiale de Oujda réalisée pour la venue du Pape François

Un double défi obligeant au décentrement

C’est ce que j’expérimente comme Directeur des Études à l’Institut Al Mowafaqa, à Rabat avec l’accompagnement d’étudiants catholiques et protestants qui se forment en théologie chrétienne mais aussi dans la découverte de l’islam et du dialogue interreligieux.

La visite du Pape François au Maroc vient mettre en lumière cette double dimension de notre Église :

  • une Église au service de ses membres, pour forger ensemble, dans la diversité des parcours, une communauté qui mette l’Évangile au cœur de sa vie.
  • une Église immergée dans un univers musulman qui l’accueille et qui l’invite au dialogue, à contempler ce que Dieu fait dans le cœur de l’autre croyant et par sa communauté.

Ce double défi demande décentrement de soi, bienveillance, confiance en l’Esprit Saint qui parle largement au-delà des frontières de l’Église visible pour ne pas se contenter de tolérance ni se satisfaire de vivre aux côtés les uns des autres mais pour choisir le détour par l’autre croyant pour bâtir sa propre démarche spirituelle.

L’accueil d’urgence des migrants

Un 3e défi s’impose depuis plusieurs années avec l’accueil de nombreux migrants venus au Maroc avec une soif de construire une vie plus digne pour eux et leurs familles. Ils vivent, depuis leur pays d’origine et avant d’arriver au Maroc, une aventure migratoire très rude, confrontés le plus souvent à une grande précarité, a beaucoup de violence et d’expériences traumatisantes.

Repas au presbytère de Oujda avec des jeunes migrants d’Afrique subsaharienne

A Oujda, avec la CARITAS et son équivalent à l’EEAM, le Comité d’Entraide International (CEI), nous assurons un accueil d’urgence, en réponse à ces situations très concrètes qui nous convoquent : j’avais faim, j’avais soif, j’étais nu, malade, j’étais un étranger ou en prison… (Matthieu 25) ; nous accompagnons aussi beaucoup de migrants, souvent mineurs, la plupart musulmans, pour des démarches de soin, dans la formation professionnelle ou dans la préparation de leur retour au pays quand l’aventure migratoire s’est faite trop violente ou décevante.

Cette pastorale sociale se déploie dans tout le Maroc, dans les différentes paroisses catholiques et protestantes et marque considérablement nos Églises, convoquées à la fraternité et à s’interroger sur ce que nous construisons, dans un Maroc au carrefour de la mondialisation.

Le voyage du Pape : une prise de conscience

L’accueil du Pape François nous invite donc à reprendre conscience de ce que nous sommes, de notre mission de chrétien au Maroc, dans une Église dont le visage a beaucoup changé en 50 ans avec le départ progressif des chrétiens d’origine européenne et l’arrivée ces dernières années des étudiants subsahariens. Les réalités sont diverses selon les paroisses mais avec toujours cette articulation à inventer entre service des communautés chrétiennes, œcuménisme et dialogue interreligieux, pastorale sociale au service des migrants mais aussi au service des plus pauvres du Maroc.

Le presbyterium, composé de prêtres et de religieux aux parcours divers en provenance de plusieurs continents, a reçu comme première mission du nouvel évêque le service de la communion : pour faire vivre ensemble dans une ambiance d’Évangile toutes ces réalités si diverses. Et les communautés religieuses participent à cette construction évangélique dans la richesse de leurs charismes.

VOIR AUSSI
 

À Abu Dabi et à Rabat, une parole prophétique – EIV avril 2019

Dossier sur le voyage du Pape au Maroc sur le site de la Cef

Le programme du Pape François

  • Des temps interreligieux:
    • sur l’esplanade de la Tour Hassan avec un moment de recueillement devant les tombes des rois Hassan II et Mohamed V
    • à l’Institut Mohamed VI, centre de formation des imams pour l’Europe et l’Afrique, en présence des étudiants de l’Institut œcuménique de théologie Al Mowafaqa, institut au service de la formation des cadres de l’Église catholique et de l’Église évangélique au Maroc
  • Un temps pour rencontrer les cadres de l’Église catholique et de l’Église protestante: à la cathédrale de Rabat
  • Des temps pour découvrir la pastorale sociale de l’Église au service des migrants et des marocains (rencontre à CARITAS et au centre social de Témara)
  • Une célébration eucharistique en présence de plusieurs milliers de catholiques mais aussi de protestants et d’amis musulmans

 

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