Diocèse de Rennes

Homélie de Mgr d’Ornellas pour le 150e anniversaire de la mort de Anne Boivent, fondatrice des Sœurs du Christ Rédempteur

Homélie de Monseigneur Pierre d’Ornellas, Archevêque de Rennes, Dol et Saint-Malo.
Célébration de l’Eucharistie avec la profession perpétuelle de deux religieuses.
150è anniversaire de la morts d’Anne Boivent.
Fête de l’Assomption.
À Rillé, le samedi 15 août 2015.

Anne Boivent
La congrégation des Sœurs du Christ Rédempteur est fondée à Rillé par Anne Boivent, née en Ille-et-Vilaine au début du 19e siècle. Elle est très présente en Ille-et-Vilaine grâce à sa maison-mère située à Fougère et pas moins de 35 communautés.

« Un signe grandiose apparût dans le ciel, une femme ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds et sur la tête une couronne de douze étoiles » (Ap 12,1). Voici le signe qui nous est montré aujourd’hui. Ce signe de Marie dans la gloire de son Assomption. Ce signe de Marie qui est enveloppé du soleil de Dieu. Ce signe de Marie qui est toute mère, infiniment mère. Ce signe de Marie, l’Immaculée, dans la gloire de notre grand Dieu.

L’assomption de notre amour

C’est sous ce signe que nous célébrons aujourd’hui le 150è Anniversaire de la Pâque d’Anne Boivent. Nous le savons, notre Pâque à nous, à chacun d’entre nous, ce sera l’assomption de notre amour, et rien d’autre, c’est-à-dire l’élévation au ciel de notre amour, avec notre âme. En effet, il n’y a que l’amour qui compte. Tout le reste est vain, inutile. Tout le reste est peut-être contrariété à l’amour, ou encore contrariété à l’Esprit Saint, à l’œuvre de Jésus qui nous sauve, à sa Justice.

Oui, il n’y a que l’amour qui compte. En ce 15 Août, il y a 150 ans, Anne Boivent a vécu l’assomption de son amour : amour pour son Jésus, amour pour le Crucifié, amour pour les hommes et amour pour ses filles. Tout cet amour est éternel. Comme le proclame saint Paul, il ne passe pas (1 Co 13,8). Il est comme monté en Dieu avec son âme en attendant que ce soit avec son corps. Voilà ce que fut la Pâque d’Anne Boivent. Voilà ce que sera aussi notre Pâque.

Aujourd’hui, nous contemplons ce signe merveilleux, c’est-à-dire l’amour virginal, immaculé dont Marie a été rempli, dont elle a vécu et qui demeure éternellement dans la gloire de Dieu avec son âme et avec son corps. Ce signe grandiose, c’est le signe de l’amour maternel pour Jésus et pour tous les hommes, pleinement glorifié. Elle est Mère de Dieu. Voilà ce grand signe que nous contemplons aujourd’hui et qui éclaire singulièrement la Pâque, le passage d’Anne Boivent, et qui éclaire aussi notre propre passage, notre propre Pâque. Dans le fond tout, tous les jours qui passent, consiste à nous préparer à vivre notre Pâque, c’est-à-dire à aimer et à grandir dans l’amour. C’est l’amour que nous aurons vécu qui sera élevé au ciel avec notre âme.

Les vœux perpétuels : un acte d’amour

Chères Sœurs qui êtes ici dans cette chapelle, ou à Béthanie, ou à l’Oratoire St Pierre, et vous en particulier chère Sœur Edwige et chère Sœur Marianne, vous mesurez bien que ce n’est pas rien de prononcer vos vœux perpétuels en cette fête de l’Assomption. Comme si ces vœux perpétuels, pour vous, étaient de façon toute particulière un acte d’amour. Un acte d’amour pour Dieu qui vous a choisies, qui vous a aimées et qui vous aime. Comme le dit si admirablement saint Jean de la Croix, « l’amour ne se paie que par l’amour ». Que vos vœux perpétuels soient donc pour vous un acte d’amour. Un acte d’amour qui vienne du plus profond de votre cœur, un acte d’amour qui fait que vous choisissez de suivre le Christ, comme vous venez de le dire.

Par votre acte d’amour, vous choisissez de suivre le Christ pauvre. Le choix de la pauvreté c’est le choix de l’amour qui est plus grand que tout et qui vous rend infiniment riches. Vous avez la grande et unique richesse : Jésus. Il s’est fait pauvre, de Bethléem à la Croix, pour « nous enrichir de sa pauvreté » (cf. 2 Co 8,9).

Choisir d’aimer, c’est aussi choisir d’Obéir. Que craindre quand on choisit d’obéir à celui qui nous aime et qui se manifeste dans son Église et par son Église ? Obéir selon une Règle de Vie, c’est par l’intermédiaire de cette Règle de Vie et de vos Supérieures, c’est obéir à Jésus qui lui-même a choisi de vivre obéissant (cf. Phi 2,8 ; Lc 2,51).

Et que pouvons-nous craindre si le Christ nous a tant aimés qu’Il est mort sur la Croix pour nous ? Choisir d’aimer aujourd’hui pour vous c’est choisir d’aimer dans la Chasteté, c’est-à-dire dans le Célibat pour le Royaume, en choisissant Jésus pour « Époux », comme il se nomme lui-même dans l’Évangile lui-même, selon toute la tradition d’Israël (cf. Mt 9,15 ; 25,1). Jésus se présente ainsi à vous comme celui qui est capable de combler vos cœurs, de combler vos vies. Ainsi, le choix du célibat « pour le Royaume des Cieux » (Mt 19,12) est en toute vérité, sans que ce soit du tout une exigence insupportable, un chemin d’une légèreté et d’une liberté extraordinaires : « suis-moi ! », vous dit Jésus (Mt 9,9 ; Jn 1,43 ; 21,19).

Bien sûr, ces conseils évangéliques de pauvreté, d’obéissance et de chasteté que vous allez professer par toute votre vie jusqu’à votre mort, c’est un acte d’amour qui ne pourra que grandir ; et qui ne pourra que grandir chaque jour de votre vie. De telle manière que votre amour qui grandit soit de plus en plus une réponse à l’amour du Seigneur Jésus. Et qu’ainsi, le jour de votre Pâque, ce soit le couronnement de votre amour, élevé au ciel.

Qu’y a-t-il de plus grand que d’aimer ? Qu’y a-t-il de plus grand que d’aimer à la manière du Seigneur Jésus ? Il n’y a rien de plus grand.

Aimer, debout au pied de la croix

Si jamais pendant votre vie des difficultés jaillissent pour aimer, si jamais des doutes vous assaillent, alors regardez le signe grandiose de Marie dans la gloire de son Assomption. En la regardant, vous comprendrez plus facilement que vous ne vous trompez pas en choisissant d’aimer « de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces », comme le dit l’Évangile (cf. Mt 22,37).

En contemplant ce signe grandiose dans le ciel, vous ne pourrez pas ne pas remarquer que ce signe grandiose, exactement comme en Jésus ressuscité qui a montré à Thomas les plaies de sa passion, est marqué du martyr du cœur. En effet, que nous est-il montré de ce signe grandiose ? Lisons le texte : « elle est enceinte, elle crie dans les douleurs et la torture d’un enfantement » (Ap 12,2). Dans le Magnificat que nous venons d’entendre, il y a ausssi le signe du martyr du cœur de Marie. « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu mon Sauveur. Il s’est penché sur son humble servante. » (Lc 1,47-48)

Faisons attention aux mots de l’Écriture, puisqu’elle est « inspirée de Dieu » (2 Tm 3,16). Il n’est pas possible de vivre de vie chrétienne, et singulièrement une vie religieuse, sans être passionné par l’Écriture Sainte. Car Dieu nous parle en cette Écriture sainte. « Il s’est penché sur son humble servante ». En regardant de près, nous découvrons que Marie n’est pas simplement une « humble servante ». Le mot que saint Luc a employé signifie « humiliation » de sa servante. Cela renvoie à la figure du serviteur souffrant décrit par Isaïe (52-53). D’ailleurs, ce mot est employé une seconde fois dans le Nouveau Testament, précisément par saint Luc dans les Actes des Apôtres, pour nous parler de l’« humiliation » de Jésus en sa passion.

L’expérience de la Justice de Dieu

Oui, Dieu s’est penché sur Marie debout au pied de la Croix, sur Marie qui a participé de la façon la plus étroite qui soit, comme personne ne l’a fait, à la Croix de son fils. Elle est debout tout contre la Croix. Quelle est donc l’expérience de Marie ? L’expérience de la Justice. Elle a compris que Dieu faisait Justice dans la Croix de son Fils. Dieu y fait Justice de tous les péchés, de tout le mal commis, de telle sorte que le mal et le péché soient vaincus. Il est l’agneau qui enlève le péché du monde

Si Anne Boivent a entendu intérieurement cette Parole magnifique qui fut à l’origine de toute sa vocation et de votre Congrégation religieuse. Elle a reçu dans son cœur l’invitation à aimer la Justice de Dieu. Cela s’est traduit chez elle par l’amour de la Croix. Sa place était en quelque sorte celle de Marie debout au pied de la Croix. On pourrait dire qu’Anne Boivent est prophète quand on constate qu’aujourd’hui le pape Benoît XVI et, avant lui, le pape Jean-Paul II se sont évertués à nous expliquer ce qu’est la Justice de Dieu. Écoutez ce que dit Benoît XVI dans son Encyclique « Sauvés en espérance » (n. 47) : « Seul Dieu peut créer la Justice, et la Foi nous donne la certitude qu’Il le fait. Dieu est Justice et crée la Justice ; c’est cela notre consolation et notre espérance. »Si Dieu est Juste, alors n’ayons pas peur de son jugement. Nous mettre devant le jugement de Dieu, si Dieu est juste, ce n’est pas se mettre devant la condamnation. C’est au contraire se mettre sous sa puissance : il va extraire de nous le mal, le péché, de telle sorte que la mal ni le péché n’auront le dernier mot. Son jugement est sauveur ! Si Dieu est juste, ne désespérons jamais de la barbarie dans ce monde, car la barbarie n’aura jamais le dernier mot. Si Dieu est Justice, sa Justice comme le dit Benoît XVI « nous lave de la saleté qui nous habite. »

Benoît XVI explique que « Dans sa Justice, il y a aussi la grâce » : « Nous le savons en tournant notre regard vers le Christ Crucifié et Ressuscité. Justice et grâce doivent toutes les deux être vues dans leurs relations intérieures. » Le Pape poursuit : « La rencontre avec [Jésus] est l’acte décisif du jugement. Devant son regard, s’évanouit toute fausseté ; c’est la rencontre avec Lui qui, en nous brûlant, nous transforme et nous libère pour nous faire devenir vraiment nous-mêmes. » Nous ne sommes pas nous-mêmes quand nous faisons le mal. Nous ne sommes pas nous-mêmes avec notre égoïsme, avec notre orgueil, quand nous disons du mal des autres, quand nous laissons la ténèbre venir dans notre cœur, Pourquoi ? Nous sommes des « enfants de lumière », nous sommes nous-mêmes quand nous sommes des fils et des filles bien-aimés de Dieu. Or, un fils bien-aimé de Dieu, une fille bien-aimée de Dieu est un être humain habité par l’amour pour son Père du ciel et par l’amour pour ses frères et sœurs.

Aucun être humain n’est indigne d’être aimé aux yeux des fils et filles de Dieu. Nous sommes capables de voir le plus misérable, le plus criminel, le plus barbare comme un enfant bien-aimé de Dieu, car nous sommes épris d’amour pour lui. Bien sûr le mal qu’il commet nous fait souffrir. Nous sommes alors comme Marie, debout au pied de la Croix. Ainsi nous sommes vraiment nous-mêmes, à notre place d’enfants de Dieu, quand nous sommes là où est notre Mère, debout, au pied de la Croix. Le regard du Christ s’est tourné vers le fils bien-aimé, c’est-à-dire vers chacun de nous, et lui a dit : « Voici ta mère. » Comme s’il nous indiquait la compassion que vivent les enfants de lumière vis-à-vis de leurs frères et sœurs englués dans le mal et le péché.

Nous ne sommes pas encore dans l’Assomption, nous sommes sur terre. Notre chemin sur terre, c’est d’être délivrés de toute fausseté, de toute saleté, d’être nous-mêmes, entièrement enfants de Dieu. Écoutez bien ce que nous dit Benoît XVI sur la Justice, sur l’œuvre de la Justice de Dieu par le Christ sur la Croix. « Le regard du Christ, le battement de son cœur nous guérissent grâce à une transformation assurément douloureuse, comme « par le feu » (1 Co 3,15). Cependant, c’est une heureuse souffrance dans laquelle le saint pouvoir de son amour nous pénètre comme une flamme, nous permettant à la fin d’être totalement nous-mêmes, et par là totalement de Dieu. Ainsi se rend évidente la compénétration de la Justice et de la grâce. » Oui, Dieu fait Justice en nous faisant grâce, en nous purifiant et en nous comblant de son Amour.

Marie, la mère de la miséricorde

En ce 15 août, nous pouvons contempler Marie dans la gloire de son Assomption, qui était debout au pied de la Croix, et qui est en vérité la mère de la Justice, la mère de la Miséricorde. Cette manière de faire Justice en nous purifiant, en nous sauvant, en nous faisant la grâce d’aimer – et nous n’avons jamais fini d’aimer, de grandir dans l’amour – s’appelle « miséricorde ». Voilà la Miséricorde de Dieu !

Je termine par ce mot du Pape Jean-Paul II : « Par le sacrifice du cœur, Marie a vécu sa propre participation à la révélation de la Miséricorde Divine. Ce sacrifice est étroitement lié à la Croix de son Fils au pied de laquelle elle devait se trouver sur le Calvaire. Le sacrifice de Marie est une participation spécifique à la révélation de la Miséricorde, c’est-à-dire de la fidélité absolue de Dieu à son Amour, à l’alliance qu’il a voulue de toute éternité et qu’il a conclue dans le temps avec l’homme. […] Personne n’a expérimenté autant que la Mère du Crucifié le mystère de la Croix, la rencontre bouleversante de la Justice divine transcendante avec l’Amour : ce baiser donné par la Miséricorde à la Justice. » (Encyclique « Dieu riche en miséricorde », n. 9)

Il est évident qu’Anne Boivent, en se tenant debout au pied de la Croix, a expérimenté de façon tout à fait particulière, elle aussi, la grandeur de la Justice qui s’accomplissait sur la Croix. Nous pouvons dire que le crucifié a accompli en elle son œuvre de justice en lui faisant grâce, en la rendant à elle-même, parfaite enfant de Dieu, parfaite fille de Dieu. Le signe qui nous en est donné, c’est qu’elle ait vécu sa Pâque, comme elle l’a désiré, le jour de l’Assomption.

Chères Filles d’Anne Boivent, c’est un grand jour aujourd’hui. En ce 150è anniversaire, puissiez-vous toutes redécouvrir de plus en plus la grandeur de votre charisme. Oui, laissez-vous enfanter à vous-même, par l’Amour infiniment juste de Jésus Crucifié, de telle sorte que vous soyez de plus en plus des filles bien-aimées de Dieu, vivant l’amour pour Dieu, l’amour fraternel les unes pour les autres, l’amour pour tous les hommes et en particulier pour les plus fragiles, pour les non-aimés.

Chères Sœurs, merci d’être un témoignage du charisme d’Anne Boivent. Chères Sœurs aînées, chères Sœurs Marianne et Edwige, vous avez une vocation magnifique. Laissez-vous habiter par la Justice de Jésus pour qu’il vous remplisse de plus en plus de son amour, que vous soyez de plus en plus heureuses et chantiez comme Marie : « Magnificat » !