Homélie des obsèques de Jean Vanier

Mercredi 16 mai 2019, Mgr Pierre d’Ornellas, présidait la messe d’obsèques de Jean Vanier, fondateur de la communauté de l’Arche, mort dans la nuit du 6 au 7 mai.

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Jean Vanier, notre frère et notre ami, est parti. Il a été baptisé dans l’Église catholique grâce à ses chers parents. Il était heureux de vivre dans la tradition de cette Église. C’est pourquoi la célébration de ses obsèques se fait selon la tradition catholique. Mais Jean a voulu être frère et ami de tous. Il est heureux que tous, quelle que soit notre tradition religieuse ou la lumière qui habite nos cœurs, nous soyons rassemblés, ici à Trosly ou par la télévision et les médias, comme des frères et sœurs. Toutes les Communautés de l’Arche et tous les amis de Foi et Lumière, la famille de Jean Vanier et ses amis, entourent Jean qui a besoin de notre affection et de notre espérance à tous. De façon particulière, nous exprimons notre affection à chaque membre de sa famille.

Nous savons tous, au moins un peu, que la tendresse de Dieu est infinie et personnelle envers chaque être humain. Pour Jean, selon son histoire personnelle et familiale, c’est Jésus qui la lui a révélée. En ces dernières semaines, il disait son grand désir d’entrer dans le Royaume avec Jésus ! Alors nous confions Jean, notre frère et notre ami, à la tendresse de Dieu. Nous prions Dieu de lui pardonner tous ses péchés, de purifier totalement son cœur afin qu’il entre dans le Royaume des Cieux qui est un Royaume de joie, de paix, de lumière et d’amour, pour qu’il y retrouve son père, sa mère, ses frères Bénédict, Bernard, et sa sœur Thérèse, et aussi tous les membres de « l’Arche du ciel » qui sont déjà partis vivre dans le Royaume.

Homélie

Jean, notre frère et notre ami, est parti. Nous sommes tristes. Mais il nous laisse une grande famille où nous sommes joyeux, pleins de mercis pour ce que nous avons reçu et pleins de confiance pour l’avenir.

Une Parole pour tous

Jean, notre frère et notre ami, nous laisse un message, ou plutôt, il nous confie une Parole. Nous l’avons entendue dans les passages de la Bible qui viennent d’être proclamés. Jean les a personnellement choisis pour lui et pour nous, en vue d’aujourd’hui. Cette Parole est entrée dans son cœur. Il a médité cette Parole au long de ses 55 années passées à l’Arche et de ses 48 années vécues avec Foi et Lumière.

Cette Parole a interpellé Jean en vue de l’Arche afin que l’Arche soit une humble et vive lumière dans 40 pays et au-delà.

Cette Parole a guidé Jean dans ses rencontres avec les exclus, les rejetés, les prisonniers à travers le monde : eux-mêmes, avec leurs souffrances et leurs cris pour la relation, ont touché et brisé le cœur de Jean. Grâce à eux, Jean a mieux compris la profondeur immense de la Parole qui résonnait dans son cœur. Grâce à eux, cette Parole a grandi en lui.

Cette Parole a conduit Jean à souffrir des divisions. Elle l’a poussé à œuvrer pour l’unité entre les chrétiens et à travailler pour la paix entre les religions. Grâce à cette Parole, il a compris que l’humilité et la pauvreté sont le chemin le plus sûr pour l’unité, pour la paix, pour la fraternité. Jean était taraudé par la paix, il en avait soif. Il était habité d’un immense désir : que les hommes vivent en frères, au-delà des différences de leur confession religieuse ou de leur appartenance sociale et culturelle !

Cette Parole a demandé à Jean de se libérer de tout orgueil, de toute prétention à la domination et de toute culpabilité, afin de s’approcher progressivement de l’idéal inaccessible du vrai « disciple » de Jésus « doux et humble de cœur ». Cette Parole l’a provoqué à être en « perpétuelle conversion » comme il l’avouait à 88 ans : « J’ai appris lentement à me dessaisir, à m’abaisser, à m’accepter avec mes faiblesses, même s’il me reste encore bien du chemin à parcourir » pour « me défaire de mes résistances, de mes sursauts d’orgueil, afin de devenir plus libre pour mieux aimer et me laisser aimer ». À la dernière assemblée générale de l’Arche à laquelle il a participé – c’était à Calcutta en 2008 –, poussé par cette Parole, il s’est mis à genoux en demandant pardon pour ses erreurs et ses manquements.

Aujourd’hui, Jean s’efface complètement devant cette Parole qui ne vient pas de lui. Cette Parole s’offre à nous avec respect et douceur. Que nous soyons ici à Trosly ou dans nos Communautés, nous l’écoutons ensemble alors que nous sommes si divers sur nos propres chemins et si divers dans nos convictions spirituelles.

Pour les chrétiens, elle est Parole et Lumière de Dieu. Pour toute la famille de l’Arche et de Foi et Lumière, elle est une Parole qui rejoint chacun sur sa route devant le mystère de la personne avec sa souffrance, sa pauvreté, sa faiblesse, son angoisse et sa fragilité. Pour tous, cette Parole est une lumière qui se reflète sur le visage de tant de personnes fragilisées offrant à nos regards leurs vulnérabilités et quémandant notre amitié. Les personnes déficientes intellectuellement se font l’écho à leur manière de cette Parole qui convertit nos cœurs en nous libérant des barrières que nous y dressons par peur de la différence.

Aujourd’hui, en ce moment qui nous réunit tous dans nos différences, laissons cette Parole nous toucher. Laissons cette Parole nous réunir comme des frères et des sœurs. Laissons cette Parole apaiser et illuminer nos cœurs.

Se laver les pieds les uns les autres

Cette Parole, c’est d’abord un geste, celui de Jésus. Il dépose son vêtement qui est peut-être le signe de son appartenance sociale. Il s’en dépouille. Il prend un linge, celui du service, et il se met à genoux pour laver les pieds de ses disciples. Jésus se fait faible devant nous. Pour toucher nos cœurs et les guérir, il ne prend pas d’autres moyens que de se présenter à nous dans la faiblesse, comme le dernier des serviteurs. Par sa faiblesse, il vient laver nos cœurs endurcis par l’orgueil et barricadés dans la puissance, dans la sécurité, dans l’assurance d’avoir raison. Il est « Maître et Seigneur », mais il l’est en s’abaissant par amour. Il est « Maître et Seigneur » par sa tendresse, par sa confiance, par son pardon. Il est « Maître et Seigneur » par la relation à laquelle il nous invite, relation d’amitié indéfectible qui relève et met debout dans la liberté et la joie.

Mais la Parole va plus loin. Elle nous demande de faire comme lui : nous devons nous laver les pieds les uns aux autres. Il veut que nous soyons nous aussi des « Maîtres » en étant des serviteurs humbles et aimants. Car le plus grand parmi nous est celui qui est le plus humble, le plus petit, le plus serviteur. Se laver les pieds les uns aux autres, c’est reconnaître que nous sommes tous faibles et pauvres, et que nous sommes tous précieux aux yeux de Dieu. C’est se mettre à l’école de l’humilité et de l’amour, c’est écouter et regarder l’autre avec respect et délicatesse. C’est apprendre que « la faiblesse est le lieu de la relation et de l’entraide », comme le rappelle Jean dans son dernier livre.

La mission des faibles

Mais qui lave le mieux les pieds ? Les personnes qui ressemblent le plus à Jésus dans leur faiblesse et leur simplicité. Oui, ce sont les personnes faibles, fragilisées qui consentent, non sans douleur parfois, à leur vulnérabilité ! Les personnes avec un handicap mental savent laver nos pieds en nous offrant leur relation et leur amitié qui nous transforment au plus profond de nos cœurs. Leur faiblesse frappe à la porte de nos cœurs pour que nous consentions tous progressivement à n’avoir plus qu’une seule force, celle d’aimer et de se laisser aimer. Leur soif de la rencontre nous invite à nous débarrasser peu à peu de tout ce qui, en nous, sont des obstacles à la vraie rencontre et à la fidélité de l’amitié.

Voilà ceux que Dieu a choisis pour « laver » le monde de ses désirs fous de puissance et de domination qui excluent et rejettent ! Voilà en revanche la folie de Dieu qui choisit les plus faibles pour « laver » les esprits avides de performances et de supériorité sur les autres de telle sorte que chacun soit accueilli tel qu’il est ! Nous l’entendons dans la Parole d’aujourd’hui : « Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort. »

Voilà le mystère de l’Arche qui est « une œuvre de Dieu » ! L’Arche qui est « heureuse » si on continue à se laver les pieds les uns aux autres.

Dieu soit béni pour l’Arche

Chers membres de l’Arche : Dieu vous a choisis pour montrer à tous que nous pouvons être des frères et des sœurs. Dieu vous a choisis pour que tous, nous comprenions que notre bonheur est de vivre en communion les uns avec les autres. Dieu vous a choisis pour que le monde sache que la paix est possible et que nous pouvons vivre en paix les uns avec les autres avec nos différences. Chacune de vos Communautés est appelée à rayonner la paix et communion pour que grandissent la fraternité et la joie autour de vous. Dieu en soit béni !

Vous qui êtes là devant moi ou qui êtes dans vos Communautés à travers le monde, vous nous montrez le chemin de la fraternité dans la paix : c’est par la faiblesse acceptée et par la patience à tisser des relations que nos cœurs se libèrent peu à peu de leurs prétentions orgueilleuses qui empêchent la communion. C’est par la vulnérabilité que nos cœurs, s’ils savent écouter et recevoir, découvrent petit à petit leur capacité de compassion et leur soif d’aimer et d’être aimés.

La lumière de la justice

Dans une lettre à l’Arche, Jean confie : « J’ai été frappé par l’infinie beauté et la capacité d’amour qui se dissimulent en chaque être humain. » Dans une autre lettre, il écrit : « Dieu est caché dans le pauvre : nous sommes guéris et éveillés à l’amour par l’amitié et la communion avec les personnes les plus pauvres et les plus faibles ».

Alors la Parole entendue par Jean devient celle d’un prophète – le prophète Isaïe – qui clame haut et fort ce qui plaît à Dieu : « Faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs. » Devant l’infinie beauté et la capacité de chaque personne, comment ne pas être bouleversé en découvrant que chacune est tellement  précieuse ! Comment alors ne pas s’engager pour que chaque personne soit libérée des chaînes injustes qui l’emprisonnent ? Comment ne pas se donner à l’autre pour que les jougs intérieurs et extérieurs qui l’oppriment disparaissent ? Comment ne pas lutter pour que les personnes oppressées par le mépris, l’exclusion et l’indifférence retrouvent la liberté des enfants de Dieu grâce au respect, à la considération et à la compassion ?

Si l’Arche est le signe de cette parole prophétique, alors « sa lumière jaillira comme l’aurore et se lèvera dans les ténèbres » (Is 58,8.10). Telle est l’Arche : un signe qui éclaire beaucoup en quête de la vraie vie.

L’Arche fait signe car elle est un mystère de relation et de compassion, où s’unissent les cœurs pour la paix. Jean Vanier en fut le héraut. Il écrivit en 1988 : « Dans un monde qui encourage constamment les gens à grimper les échelons de l’échelle sociale, l’Esprit Saint nous enseigne à descendre au bas de l’échelle pour trouver la lumière dans le cœur des pauvres. Cela paraît fou, voire impossible. »

Dieu a béni l’Arche dès le 5 août 1964 avec ses trois fondateurs : Philippe, Raphaël et Jean. L’Arche sera toujours sous la bénédiction de Dieu car les personnes avec un handicap mental continueront de fonder l’Arche dans l’avenir, aussi bien dans les Communautés déjà existantes depuis plus ou moins longtemps que dans les nouvelles Communautés qui surgiront ici ou là dans le monde.

Dieu infiniment bon, bénis l’Arche de la main de tes pauvres ! Dieu infiniment miséricordieux, prends dans ton Royaume ton serviteur Jean qui nous a dit : « Continuons d’approfondir le secret que Dieu nous a confié, à savoir qu’il est présent, caché dans ceux qui sont faibles et brisés ; si nous les accueillons, nous accueillons Dieu. »

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Mgr d'Ornellas_©Michel Ogier

Mgr d'Ornellas © Michel Ogier

Monseigneur Pierre d’Ornellas
Archevêque de Rennes, Dol et Saint-Malo,
Pour la Cef : Membre du Comité Études et projets
et responsable du Groupe de travail "Bioéthique"