Mgr d’Ornellas : Plus il y a de technique, plus il y a besoin d’un supplément d’âme

Archevêque de Rennes, de Dol et Saint-Malo, Mgr Pierre d’Ornellas est le grand spécialiste des questions de bioéthique au sein de l’Église catholique en France. Auteur d’un récent ouvrage (*) sur les conséquences de l’élargissement de la PMA,  il explique les raisons qui l’amènent à s’opposer à une telle évolution législative.

Interview de Mgr Pierre d’Ornellas pour Le Télégramme diffusée sur le site, le 23 septembre 2019

Vous vous interrogez sur une sorte d’« éthique du curseur » qu’entraînerait l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation (PMA) à toutes les femmes ? Qu’entendez-vous par là ?

Beaucoup ont l’impression que de loi en loi, l’éthique est relativisée en ouvrant à chaque fois de nouvelles portes aux techniques. C’est comme un curseur qui bouge sur la ligne. Et beaucoup s’interrogent : jusqu’où allons-nous aller ? Et peut-être que ce que j’appelle cette « éthique du curseur » fragilise les grands principes de dignité, fraternité, gratuité et de solidarité qui construisent le modèle français de bioéthique. Dans le fond, la grande question, c’est le débat entre l’éthique et la technique. Comme on l’a dit, plus il y a de techniques possibles, plus il y a besoin d’« un supplément d’âme ».

Selon vous, cette loi créerait de fait une injustice en légalisant la création d’un enfant sans père ni ascendance paternelle. En quoi cette naissance serait différente de celle d’un enfant orphelin de père ou d’un enfant issu d’une relation non désirée par la mère ?

Je suis admiratif de tous ceux et toutes celles qui s’engagent pour réparer un accident de la vie qui prive un enfant d’avoir un père. Je pense à l’adoption ou, dans certains cas, aux familles d’accueil. Par contre, je m’interroge sur une loi qui interdirait dès le début à un nouvel être humain d’avoir un père. Je ne sais pas si nous avons le droit de faire une telle loi d’autant plus que le Comité consultatif national d’éthique précise que « le rôle d’un père est essentiel » pour un enfant. D’ailleurs, l’Académie nationale de médecine vient de confirmer que « la figure du père est fondatrice » pour l’enfant. Et puis cette loi engendrerait une discrimination entre les enfants qui pourront avoir un père et ceux à qui ce sera interdit. Il faut bien comprendre que cette loi interdirait au sens strict à l’enfant d’avoir un père  même si celui-ci est son donneur de sperme et s’il consent à une reconnaissance de paternité selon le désir de l’enfant qui le voudrait pour père.

Pourquoi pensez-vous que cette loi serait un premier pas vers la légalisation de la gestation pour autrui (GPA) ?

Parce que ce projet de loi établit l’égalité de tous les modes de filiation, qu’un enfant soit issu d’un homme et d’une femme ou qu’il ait deux mamans. Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi la filiation d’un enfant qui a deux pères ne serait pas reconnue par notre droit. Je suis de plus en plus persuadé que le concept d’égalité n’est juste qu’à l’intérieur du concept de fraternité. Avec la fraternité, nous sommes tous obligés de reconnaître la dignité de tout être humain et cela nous oblige à une responsabilité tant vis-à-vis de l’enfant qui sera conçu et qui a le droit d’avoir un père et une mère, que vis-à-vis de la femme qui a le droit de ne pas être instrumentalisée.

En se fondant sur la « volonté » des adultes et la prise en compte du « projet parental » pour établir la filiation, cette loi, pour vous, rétablirait une suprématie de cette volonté parentale sur les droits des enfants…

C’est le grand danger qui a été signalé dès que le concept de projet parental a été inventé en 1994 dans nos premières lois de bioéthique. Il me semble que la volonté d’adulte peut s’exercer sur des biens à avoir, à acquérir ou à produire. Mais dès qu’il s’agit d’un être humain, c’est lui qui mesure nos désirs et non le pouvoir technologique. Un projet parental devrait toujours être mesuré par la dignité de l’enfant à naître qui est rigoureusement la même que la vôtre ou la mienne. Comme le dit la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, nous naissons tous égaux en dignité. En face de la puissance technique qui nous fascine, il faut mettre le « pouvoir » (c’est-à-dire les droits fondamentaux) si beau et si simple d’un enfant.

Vous redoutez aussi l’avènement d’un « eugénisme libéral » contraire à la gratuité qui encadre le don du sperme en France. Pour vous, la technique ne ferait pas que suppléer la nature, elle favoriserait aussi la loi du plus fort sur le plus faible au nom du désir roi ?

Beaucoup alertent sur cet eugénisme libéral, des gens aussi différents que Jacques Testart ou le philosophe Jürgen Habermas. Même le projet de loi est sensible à cet eugénisme puisqu’il interdit en cas de grossesse multiple de choisir les embryons qu’on va supprimer. C’est vraiment paradoxal et il y a une vraie tentation surtout avec le diagnostic préimplantatoire de choisir le meilleur embryon humain, voire d’attendre celui qui sera le plus performant possible. C’est ainsi qu’on favorise la loi du plus fort, c’est-à-dire du plus performant sur ceux qui sont les plus faibles. Dans le fond, la condition humaine est marquée par quelque chose de très beau : la gratuité du cœur avec laquelle on reçoit le don de la vie. Ce n’est pas toujours facile, c’est pour ça qu’il faut la fraternité pour nous entraider.

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