Homélie des 350 ans du Séminaire Saint-Yves

Dimanche 8 mars 2020, Mgr Pierre d’Ornellas, présidait la messe jubilaire des 350 ans du séminaire St-Yves en la Cathédrale Saint-Pierre de Rennes.

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« Six jours après » signifie la célébration de la fête juive des Tentes. Or, c’est une fête de joie. Voilà que l’évangile d’aujourd’hui nous invite à la joie, alors même que nous célébrons le Jubilé du Séminaire Saint-Yves.

Cette joie atteint un sommet inégalable et inégalé. Elle devient grande. En effet, « il fut transfiguré devant eux ». La Transfiguration de Jésus sur la montagne est un épisode de lumière éclatante. Elle est un moment particulier de joie, d’allégresse. Elle nous fait entrevoir le mystère de Jésus. Ce mystère nous est dit en peu de mots grâce à une « voix » qui vient d’une « nuée », c’est-à-dire de Dieu qui est présent au milieu de nous. Nous avons entendu ces mots lors du Baptême de Jésus, ce sont les mêmes qui sont prononcés aujourd’hui ici : « Celui-ci est mon Fils, le Bien-aimé, qu’il m’a plu de choisir. »

Jésus est d’abord le « Fils » de Dieu. L’Apôtre Pierre, à Césarée de Philippe, l’a confessé : « Tu es le Fils du Dieu vivant. » (Mt 16,16) Nous aussi, nous croyons en Jésus, Fils du Dieu vivant. Jésus est aussi le « Bien-aimé », ce qui reprend la formule que l’Ancien Testament réserve à Isaac, au moment où Abraham veut livrer son fils en sacrifice sur le Mont Moriah (cf. Gn 22,2). Jésus est donc « fils d’Abraham » (cf. Mt 1,1), promis au sacrifice.

Enfin, Jésus est celui qui est « choisi » selon le bon plaisir de Dieu, ce qui reprend l’expression du prophète Isaïe pour décrire le « serviteur » (Is 42,1). Ce « serviteur », c’est le Messie donné à Israël. Jésus est le Messie, c’est-à-dire « le Christ », que l’apôtre Pierre a aussi confessé à Césarée de Philippe (Mt 16,16). Nous aussi, nous confessons que Jésus est le Messie d’Israël[1].

Alors on comprend que Jésus transfiguré soit entouré de Moïse, le chef du peuple hébreu, et d’Élie, le prophète en Israël. Jésus qui réalise la promesse faite à Abraham, accomplit entièrement « l’histoire du salut[2] » que Moïse et Élie représentent. Quelle joie de voir le salut accompli pour toute l’humanité ! Quelle joie devant Jésus transfiguré qui accomplit le salut ! On comprend que Pierre veuille demeurer dans cette joie en voulant dresser trois tentes. Oui, quelle joie, le mal n’aura jamais le dernier mot ! Quelle joie, tout péché sera pardonné ! Quelle joie, le salut est plus puissant et nous donne la vie éternelle !

Par sa Transfiguration, tout le mystère de Jésus se dévoile : il est le Fils qui, par son sacrifice, accomplit pleinement ce dessein de salut pour toute l’humanité. En vérité, la Transfiguration dévoile que Jésus est « le Grand prêtre qu’il nous fallait », comme le souligne la Lettre aux Hébreux (7,26). Ce Grand prêtre offert en sacrifice « une fois pour toutes » (cf. He 7,27) qui nous obtient le salut (cf. He 7,25). Comme le signifie le mot « grand prêtre », il est celui qui se tient debout face à Dieu, intercédant pour tout son peuple et lui obtenant le don de la vie éternelle. Oui, Jésus transfiguré laisse apparaître à nos yeux sa réalité la plus profonde : Fils bien-aimé de Dieu, il est choisi pour être offert en sacrifice et devenir ainsi notre grand prêtre miséricordieux. Voilà notre joie.

D’ailleurs, par des petits détails,  la suite du texte le montre. Tout d’abord, il « s’approche » des disciples Pierre, Jacques et Jean, il se rend « proche » d’eux, il se fait leur « prochain ». Voilà l’amour insondable de Jésus, notre Seigneur et Maître ! Or, cette attitude de Jésus qui s’approche est unique dans tout l’évangile de saint Matthieu. On ne la retrouve qu’à la fin quand Jésus ressuscité « s’approche » des onze disciples et les envoie en mission en leur disant : « Je suis avec vous » (cf. Mt 28,18).

Avec la Transfiguration, on est donc devant un évènement absolument unique qui est comme un sommet de la Révélation. Jésus transfiguré est en quelque sorte « la plénitude personnelle de la Révélation » car la Transfiguration annonce sa passion et sa résurrection d’entre les morts, pour notre salut.

Que fait Jésus une fois qu’il s’est approché des disciples ? Il les « touche », nous dit le texte. Or, Jésus a touché le lépreux qui, à l’instant, est purifié de sa lèpre (cf. Mt 8,3). Il « touche » la belle-mère de Pierre, qui aussitôt est guérie de sa fièvre (cf. Mt 8,15). Il « touche » les yeux des deux aveugles et ceux-ci voient (cf. Mt 9,29-30). Voilà notre Grand prêtre qui sauve et qui guérit !

Le texte, continue par la parole de Jésus : « Relevez-vous. Soyez sans crainte. » Le voilà notre Grand prêtre qui donne la vie éternelle et qui donne la paix, celle que les prophètes ont annoncée comme le don ultime de Dieu : « La paix coulera comme un fleuve », lisons-nous dans Isaïe. « La paix soit avec vous ! » proclame le Ressuscité.

Or, cette voix révélatrice de l’identité de Jésus vient de la « nuée lumineuse ». Cette nuée « couvre de son ombre » Pierre, Jacques et Jean. Comme si les trois apôtres participaient à la lumière qui émane de Jésus. En réalité, ils participent de façon spéciale à sa mission de Grand prêtre pour le salut de l’humanité. Et s’ils participent si étroitement à cette mission de salut accomplie par l’unique Grand prêtre, c’est qu’ils ont été « choisis ». Le texte évangélique le dit clairement : « Jésus prit avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmena à l’écart, sur une haute montagne. » (Mt 17,1)

Les voilà donc Pierre, Jacques et Jean qui sont « choisis miséricordieusement », comme le souligne le pape François, pour avoir part au ministère de Jésus, le Grand prêtre qu’il nous fallait. Cette participation au ministère de Jésus, Notre Grand prêtre, « la coutume liturgique de l’Église et la voix des saints Pères [la] désignent sous le nom de sacerdoce suprême[3] ».

Pour que nous comprenions mieux, le texte évangélique ajoute un détail qui revêt une extrême importance : les apôtres « ne virent plus personne, sinon lui, Jésus, seul ». Cette insistance sur le fait qu’ils ne voient plus que Jésus et lui seul, signifie bien sûr que Jésus seul accomplit toute l’histoire de salut et que nous ne devons pas mettre notre foi en quelqu’un d’autre, aussi brillant soit-il. Mais, en insistant sur le fait que c’est Jésus seul, Matthieu nous dit aussi que Jésus est l’unique Grand prêtre. Saint Thomas d’Aquin, en commentant la Lettre aux Hébreux, le souligne : « Le Christ est le seul vrai prêtre, les autres n’étant que ses ministres. » Si Pierre, Jacques et Jean participent au sacerdoce de Jésus, en étant avec lui sous la « nuée lumineuse », ils agissent de telle sorte que ce soit Jésus ressuscité qui agisse à travers eux.

Voilà la grande réalité du « sacerdoce » que les évêques ont reçu des Apôtres. Voilà la grande réalité du « sacerdoce » que les prêtres reçoivent des évêques ! Évêques et prêtres, nous avons été mis sous la même « nuée lumineuse », aux côtés de Jésus qui nous a pris à l’écart et nous a emmenés sur une haute montagne, nous sommes avec lui dont le visage et les vêtements sont éclatants de lumière. Il est le seul à être parfaitement lumineux. Il est le Grand prêtre qui n’est que lumière, en lui il n’y a pas de ténèbres (cf. 1 Jean 1:5). Selon la Tradition, cette « nuée lumineuse » a souvent signifié l’Esprit Saint. Tel est le don particulier, charismatique, que les évêques et les prêtres reçoivent par l’imposition des mains et par la prière d’ordination : placés sous la « nuée lumineuse », ils deviennent des « pasteurs » agissant de telle sorte que ce soit Jésus, l’unique Bon Pasteur, qui conduise ses brebis.

De tout cela, les prêtres reçoivent une mission spécifique, tout autant magnifique que redoutable. Ils sont les « serviteurs » du salut que le Christ seul apporte. Ils sont les « serviteurs » de Jésus transfiguré dont la lumière est destinée à éclairer tous les hommes et seule cette lumière, exactement comme Jean-Baptiste qui « n’est pas la lumière » (Jean 1,8) proclame dans l’évangile de saint Jean : « Je ne suis pas la lumière. ». Les prêtres sont les « serviteurs » de la plénitude de la Révélation, qu’est Jésus transfiguré. En Jésus transfiguré, toute la Parole de Dieu culmine et nous est dite. Sans avoir aucun pouvoir, les prêtres sont choisis et livrés pour n’être que des « serviteurs » du Christ transfiguré, lui qui, seul, a le pouvoir de sauver, d’illuminer et de porter pleinement la Parole de Dieu.

Comme le dit le concile Vatican II, « Les prêtres, comme coopérateurs des évêques, ont pour première mission d’annoncer l’Évangile de Dieu à tous les hommes. […] Il s’agit pour eux d’enseigner, non pas leur propre sagesse, mais la parole de Dieu[4]. » C’est ainsi que le prêtre est conscient au plus intime de lui-même que Dieu parle et que sa Parole est un trésor sans prix. C’est ainsi que le prêtre est conscient au plus intime de lui-même d’avoir l’obligation de scruter cette Parole et de l’écouter en se mettant à l’école de la Vierge Marie qui seule a écouté d’un cœur pur la Parole de Dieu et qui a pu voir cette Parole se faire chair en elle d’abord parce qu’elle l’a écoutée de tout son cœur.[5] Dieu parle en plénitude par Son Fils incarné et en lui. Jésus est toute la Parole de Dieu. C’est pourquoi, le prêtre est appelé à vivre une intimité particulière avec Jésus pour connaître la Parole de Dieu. Le prêtre est aussi appelé à demeurer sous la « nuée lumineuse », c’est-à-dire sous l’Esprit Saint, le Maître intérieur qui dévoile le « sens » des Écritures.

C’est pourquoi, le prêtre est habituellement un homme de prière, un homme de Dieu qui veille jour après jour à consacrer du temps à la prière. Mais cela ne suffit pas. Car comment rester sous la « nuée lumineuse » ? Comment savoir que nous nous laissons conduire et éclairer par l’Esprit Saint ? Le concile Vatican II insiste souvent sur l’Esprit Saint dans le ministère et la vie des prêtres : « La sainteté des prêtres est d’un apport essentiel pour rendre fructueux le ministère qu’ils accomplissent ; […] Dieu préfère manifester ses hauts faits par des hommes dociles à l’impulsion et à la conduite du Saint-Esprit, par des hommes que leur intime union avec le Christ et la sainteté de leur vie habilitent à dire avec l’apôtre : « Si je vis, ce n’est plus moi, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2,20). »

Permettez-moi de conclure en nommant trois attitudes qui attestent la présence de l’Esprit Saint, qui permettent de discerner si nous demeurons sous la « nuée lumineuse ».

L’humilité ! L’humilité vraie est la caractéristique de celui qui a éprouvé la présence du Transfiguré dans sa vie. Face à Jésus, notre « grand Dieu », nous « tombons la face contre terre », comme Pierre, Jacques et Jean, non pas en ayant peur, mais en recevant avec joie une amitié indélébile car le prêtre se sait choisi par le Christ. « Je vous appelle mes amis » ; « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis. » L’humilité pleine de joie est le signe de l’Esprit Saint. Elle est source de paix car elle nous place devant Jésus qui sauve le monde.

La charité ! Elle est par excellence le fruit de l’Esprit Saint. Le prêtre demeure sous la « nuée lumineuse » si grandit en lui l’amour effectif pour les brebis de Jésus, l’unique Pasteur. C’est un amour vécu dans la joie de rencontrer les brebis, de marcher avec elles, de les soigner quand elles sont blessées. C’est une joie d’aimer quelles que soient les brebis. Cet amour conduit au don de sa vie pour ces brebis. Comme dit la préface d’ordination, les pasteurs sont « prêts à donner leur vie ». Voilà l’amour pastoral qui n’a pas de limite et qui est sans cesse appelé à grandir. Voilà l’amour qui est le signe de l’Esprit Saint. Voilà l’amour qui brule au cœur de tout prêtre et de tout évêque s’il est docile à l’Esprit Saint. Il est vrai que cet amour fait souffrir : « Prends ta part de souffrance pour l’annonce de l’Évangile », écrit l’apôtre Paul à l’évêque Timothée. Oui, l’amour souffre devant l’indifférence, devant le refus de cœurs endurcis, devant les blessures faites à l’Église, devant le péché du monde où la dignité humaine est bafouée. Mais cet amour trouve une joie indicible qui demeure quand le prêtre a conscience qu’il participe à l’œuvre de salut qu’accomplit aujourd’hui le Christ ressuscité, notre Grand prêtre miséricordieux. C’est cet amour qui ouvre à la joie d’être missionnaire pour annoncer l’Évangile aux périphéries existentielles.

Enfin, la communion ! Elle est aussi l’œuvre de l’Esprit Saint. Le prêtre demeure sous « la nuée lumineuse » quand il a soif d’unité et travaille pour elle. Le prêtre demeure dans la docilité à l’Esprit Saint quand il aime davantage l’Église, et son Église particulière à laquelle il appartient, plutôt que ses projets pastoraux personnels. Le prêtre demeure sous l’action de l’Esprit Saint quand il est heureux de voir cette unité dans son Église particulière, et dans la communauté dont il est le pasteur. Il participe au ministère de l’évêque qui a le beau service de la communion. Il s’agit d’une communion dans la foi au Christ ressuscité et une communion dans l’espérance et dans la charité. Il s’agit d’une communion qui grandit grâce à la Parole de Dieu scrutée et partagée entre frères et sœurs. Il s’agit d’une communion qui s’exprime au plus haut point quand tous les fidèles participent à l’Eucharistie et s’offrent ensemble, dans leur diversité, avec le Christ au Père des Cieux. Quel moment lumineux pour le prêtre quand les hommes et les femmes, les enfants et les personnes âgées, dans leur grande variété, chantent ensemble et de tout leur cœur : « Amen ! » alors que le prêtre a lui-même chanté : « Par lui, avec lui et en lui, à toi Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité de l’Esprit Saint, tout honneur et tout gloire pour les siècles des siècles. »

Oui, le prêtre l’écoute avec joie car il éprouve une telle joie de voir les fidèles se rassembler dans l’unité de l’amour fraternel. Quelle souffrance pour un prêtre et pour un évêque de voir la division. Quelle joie pour le prêtre quand la communauté chrétienne est missionnaire, heureuse de servir les plus fragiles et les plus pauvres en les accueillant au sein de la communauté.

Jésus transfiguré, toi notre Grand prêtre, prie le Père, prie pour chacun de nous, prie pour les séminaristes et les formateurs du Séminaire Saint-Yves, prie pour la Maison Charles de Foucauld, prie pour les jeunes qui s’interrogent sur leur vocation à être prêtre, prie pour chacun de nous ici rassemblé afin que tous ensemble nous soyons heureux d’être une communauté missionnaire qui témoigne de la tendresse de notre Père du ciel. Par toi, avec toi et toi, gloire soit rendue à Notre Père et son inépuisable miséricorde !

[1] Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n. 436-440.

[2] Voir Vatican II, Constitution sur la Révélation divine, Dei Verbum, n. 2 et 14.

[3] Cf. Vatican II, constitution sur l’Église, Lumen gentium, n. 21.

[4] Cf. Vatican II, Décret sur le ministère et la vie des prêtres, Presbyterorum ordinis, n. 4.

[5] Cf. Vatican II, Constitution Dei Verbum n. 8, § 2.

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