Diocèse de Rennes

Homélie de Mgr d’Ornellas : Commémoration (1933-2013) du génocide ukrainien par la famine appelé Holodomor

Les 2 et 3 novembre 2013, deux rendez-vous ont marqué à Rennes et Dol-de-Bretagne les 80 ans de Holodomor, génocide ukrainien provoqué par la grande famine de 1933. Le Comité représentatif de la communauté ukrainienne de France avait invité Mgr Pierre d’Ornellas à intervenir lors d’une cérémonie à la cathédrale de Rennes le 2 novembre à 16h, après un Requiem chanté par le Chœur ukrainien saint Volodymyr le Grand, de Paris. Voici le texte de l’allocution de l’Archevêque de Rennes.

Ici, dans notre cathédrale métropolitaine Saint-Pierre de Rennes, je suis heureux de partager avec vous ce moment de mémoire et de prière. J’en suis d’autant plus heureux que je garde un précieux souvenir d’un bref voyage en Ukraine, à Lviv, et que Mgr Borys Gudziak, évêque de l’Éparchie Saint Volodymyr le Grand de Paris, m’a écrit pour m’assurer de son union de prière avec nous en ce 2 novembre. Je suis heureux au sens des Béatitudes évangéliques qui nous invitent à l’espérance : « heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés. » (Matthieu 5,5) Avec vous et avec les fils et les filles de l’Ukraine, je « pleure » les morts de la Grande famine de 1932-1933. Avec vous, je suis dans l’espérance que ces morts reçoivent de Dieu la consolation promise.

En ce 80e anniversaire de la tragédie du Holodomor au cours de laquelle 7 millions d’ukrainiens ont trouvé la mort par la faim, nous avons besoin de silence pour laisser monter en nous la juste mémoire et la prière adéquate. En effet, la souffrance de ces familles décimées par la faim est lourde à porter. Cette souffrance est d’autant plus aigüe qu’elle a été voulue et organisée de façon cynique par le pouvoir soviétique d’alors, au prix d’un mensonge savamment entretenu pour masquer cette famine. Des historiens nous précisent que Staline a reproduit ce qu’il avait appris de Lénine. Cette souffrance se double de la douleur muette devant l’injustice subie et le cynisme le plus odieux. Comment cette souffrance ne nous ferait-elle pas penser à la douleur dont parle l’Écriture Sainte à propos du serviteur qui se considère « comme un agneau conduit à l’abattoir » (Isaïe 53,7) ?

Face à ce génocide, auquel nous pouvons ajouter celui qui a frappé les Juifs d’Ukraine sous l’oppression nazie, que devons nous faire ? Tout d’abord, garder mémoire.

Garder mémoire est une tâche éminemment humaine. Plus que cela, c’est la grande mission de l’homme. En gardant mémoire de ses frères et sœurs en humanité, l’homme manifeste au plus haut point sa dignité personnelle. En effet, aucun être humain n’est destiné à l’oubli. Chacun est un don fait à l’humanité. Tous, nous avons à le recevoir comme tel et à garder mémoire de ce don qui nous a été fait. C’est ainsi qu’aujourd’hui, notre mémoire honore nos défunts ukrainiens si méprisés, en les recevant comme des dons. Ils ont été méprisés au point d’être laissés à la mort comme des bêtes ; nous, nous les honorons comme des personnes précieuses à nos yeux et nous les regardons chacune comme un don inestimable ! Nous leur rendons ainsi leur dignité, qui est inaltérable. Plus que cela, en discernant le bien qu’ils ont accompli dans leurs souffrances, nous pouvons leur exprimer notre gratitude. Garder mémoire, c’est cependant davantage : c’est faire œuvre de justice en reconnaissant la vérité des faits. Nul mensonge n’est digne de l’homme. Nul mensonge n’est digne de l’histoire. Le cœur de l’homme est ainsi fait qu’il finit toujours par reconnaître la vérité pour rendre justice. Notre mémoire va ainsi plus loin que les tribunaux qui ne jugent que les vivants sur terre. C’est pourquoi, garder mémoire est une tâche et un devoir qui s’imposent à l’homme. L’histoire est maîtresse de vérité. En recueillant la pensée et les actes de nos devanciers, en discernant le bien du mal qui marquent leurs engagements ou leurs omissions, leurs résistances ou leurs crimes, nous faisons œuvre de sagesse pour marcher sur les voies de la justice, du respect et du bonheur que les justes innocents ont tracées pour nous, et sur lesquelles nous sommes invités à conduire la génération qui nous suit. En gardant mémoire de la Grande famine, nous honorons la dignité inaliénable de tous ceux et de toutes celles qui ont péri, et nous gardons vivant leur visage dans la lumière de notre amour pour eux. En gardant mémoire, nous refusons que de telles injustices contre l’homme et un tel mépris pour l’homme se reproduisent. En gardant mémoire, nous sommes des « veilleurs » pour que la beauté de chaque personne soit à jamais reconnue et aimée, pour que la lumière chasse définitivement les ténèbres de nos cœurs.

En gardant mémoire, nous recueillons l’amour qui a été vécu en vérité par les familles ukrainiennes entraînées vers la mort par la faim, amour vécu entre les membres d’une famille, amour vécu dans la solidarité entre les habitants d’un même village. Or, « l’amour ne disparaît jamais », écrit saint Paul (1 Corinthiens 13,8). Le Bienheureux Jean-Paul II, au cours de son voyage apostolique en Ukraine au mois de juin 2001, l’a rappelé en citant un de vos grands penseurs : « Oui ! Très chers ukrainiens, c’est le christianisme qui a inspiré vos plus grands hommes de culture et d’art, et qui a abondamment arrosé les racines morales, spirituelles et sociales de votre pays. J’ai plaisir à rappeler ici ce qu’écrivait votre compatriote, le philosophe Hryhorij Skovoroda : « Tout passe, mais, à la fin de tout, c’est l’amour qui reste. Tout passe, excepté Dieu et l’amour. » Seule une personne profondément imprégnée de l’esprit chrétien pouvait avoir de telles intuitions. »

Les chrétiens sont invités à faire plus que garder mémoire. L’Ukraine est marquée par la Tradition chrétienne dont les hymnes et les icônes de la liturgie inspirée de saint Jean Chrysostome sont précieuses pour nous orienter vers le Christ ressuscité : elles manifestent avec éclat et douceur la toute-puissance de son Amour sauveur et de sa Vie glorieuse. Il est le Seigneur de l’histoire. Il la récapitule en Lui. Mort crucifié « à cause de son trop grand amour » (Éphésiens 2,4) comme la Victime innocente de toutes les injustices humaines, Il récapitule en Lui non seulement la souffrance des victimes ukrainienne de 1932-1933, mais aussi et surtout l’amour vrai qu’elles ont vécu. C’est ainsi que Dieu garde mémoire de chacune de leur existence.

Oui, chaque vie brisée, meurtrie, supprimée par le crime du Holodomor est recueillie dans l’amour du Christ Sauveur. Chaque pleur des parents devant leurs enfants mourants de faim, chaque pleur des époux devant leur conjoint mourant de faim, chaque pleur des fils et filles de l’Ukraine mourant de faim, est rejoint par le pleur du Christ sur la Croix, et joint à Lui en son « plus grand amour » (cf. Jean 15,13). Ces multiples pleurs expriment chacun l’amour pour l’être aimé et souffrant. Ils ont sans doute été habités par la prière. « Au jour d’angoisse, je t’appelle », crie le psalmiste harcelé par ses ennemis. Celui-ci termine ainsi sa prière : « Toi, Seigneur, tu m’aides et me consoles » (Psaume 86,7.17). Chacune de ces vies brisées reçoit la consolation promise. Toutes sont dans la mémoire de Dieu notre Père.

C’est ainsi que les chrétiens, catholiques et orthodoxes, prient ensemble. Notre prière est habitée par l’espérance et par la paix que le Ressuscité a promise : « la paix soit avec vous ! » (Jean 20,19) Notre prière est aussi habitée par la certitude de la consolation donnée par notre Dieu : « Comme celui que sa mère console, moi aussi, je vous consolerai », affirme le prophète (Isaïe 66,13)

Devant « le Dieu de toute consolation », faisons mémoire, prions et demandons au Seigneur Jésus de faire de nous des « artisans de paix » (Matthieu 5,9) qui apportent sans cesse la consolation, selon le témoignage de l’Apôtre Paul : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toute notre tribulation, afin que, par la consolation que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions consoler les autres en quelque tribulation que ce soit. » (2 Corinthiens 1,3-4)