Diocèse de Rennes

Homélie – Ordination diaconale d’Anderson Rodrigues da Silva

Anderson Rodrigues da Silva a été ordonné diacre en vue du sacerdoce le dimanche 5 septembre à Bruz par Mgr Alexandre Joly. Voici l’homélie donnée par Mgr Joly à cette occasion.

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L’amour de Dieu pour le monde, pour chaque être en ce monde, est si grand, que Dieu appelle, sauve et envoie. Si notre frère Anderson est ici aujourd’hui, c’est que Dieu l’appelle, le sauve et l’envoie. Sa réponse « Me Voici » suscite en nos cœurs joie et action de grâce, car elle participe à l’œuvre Dieu qui aime ce monde et vient lui-même le sauver. Le prophète Isaïe l’annonçait avec force à un peuple affolé, écervelé, perdu : « Soyez forts, ne craignez pas. Voici votre Dieu » (Is 35, 4). Les gens auxquels s’adresse le prophète, sans doute le peuple de Dieu en exil depuis 50 ans, alors que la Terre promise lui est retirée, le temple détruit, la ville incendiée, le roi privé de sa vue, sont perdus, découragés : ils ne s’appuient plus sur Dieu, n’imaginant pas qu’il pourra les sortir de cette impasse, ils ont perdu confiance.

Le prophète Isaïe annonce ce qu’il appelle la vengeance de Dieu, la revanche de Dieu. Sans doute avons-nous encore besoin de laisser Dieu lui-même changer le regard que nous posons sur lui : nous projetons sur Dieu nos visions humaines, notre compréhension du monde, une perception d’un équilibre entre le bien et le mal ; mais Dieu ne se venge pas à la manière des hommes, et il ne veut la mort de personne ; la seule réalité contre laquelle il combat est le mal lui-même ; Dieu prend sa revanche sur le mal, sur la destruction, sur le péché. Sa revanche n’est pas une destruction mais au contraire, seule victoire possible sur le mal, le salut ; à la haine, il répond par l’amour ; à la violence, il répond par la douceur ; à la domination, il répond par le service ; à la destruction, il répond en se donnant lui-même. « Voici la revanche de Dieu : il vient lui-même et va vous sauver » (Is 35, 4). Dieu s’engage lui-même, il donne de sa personne pourrait-on dire, c’est lui-même qui vient sauver son peuple.

Toutefois, Dieu ne sauve pas sans nous, sans notre participation à son œuvre. Dieu associe l’homme à son projet de salut, à son amour pour le monde. Il appelle pour la réalisation de son salut, il a besoin de nous pour mettre en œuvre son Royaume. Aujourd’hui, il appelle Anderson. Il appelle Anderson à entrer dans l’amour qu’il a pour le monde, à entrer dans la logique du don, de la douceur, du service. Nous sommes parfois des gens qui s’affolent, qui jaugent l’Église en termes de chiffres et de puissance humaine, qui regardent avec déception ou désespoir certaines évolutions de notre société, qui perdent confiance devant la multiplication des obstacles personnels : « Voici la revanche de Dieu, Il vient lui-même et va nous sauver ». La réponse, libre, d’Anderson est un signe prophétique pour notre monde, notre Église et chacun de nous : Dieu ne cesse d’appeler des ouvriers, des ministres, car il vient lui-même nous sauver à travers le ministère de son Église auquel participent ses ministres ordonnés.

Par l’imposition des mains, Anderson va être ordonné au ministère diaconal ; non pas pour être celui qui sauve mais pour être au service du peuple de Dieu, ce peuple de Dieu appelé à participer au salut réalisé par Dieu. En communion avec l’évêque et les prêtres, Anderson exercera son ministère dans la liturgie, la parole et la charité. En célébrant les sacrements de baptême et de mariage, en se mettant au service de l’eucharistie, en proclamant l’Évangile et en annonçant la Parole pour instruire et exhorter le peuple de Dieu, en se consacrant à la charité et au service des plus pauvres, Anderson répond à l’appel de Dieu et est envoyé pour agir à la manière de Dieu, « être miséricordieux, zélé, en marchant dans la vérité du Seigneur qui s’est fait le serviteur de tous » (saint Polycarpe, cf. Lumen Gentium §29).

Pour accomplir le ministère dans l’Église et au nom de l’Église, nous avons besoin d’être nous-mêmes sauvés, guéris. Dieu nous fait entrer dans sa logique, dans sa manière d’agir, mais notre cœur rencontre des résistances pour entrer dans cette logique. Vivre dans la douceur de Dieu et le service n’est pas si aisé, si facile ; il suffit de voir la violence des propos entre nous, disciples du Christ, sur les réseaux sociaux, dans nos échanges familiaux, dans nos paroisses et nos communautés, pour constater que nous avons besoin d’être guéris pour entrer réellement dans l’œuvre et la logique de Dieu. Si Dieu appelle et envoie, il guérit pour que nous puissions entendre son appel et que nous puissions accomplir la mission qu’il nous confie.

Saint Jacques, invitant l’assemblée liturgique à l’accueil inconditionnel de chacun, précise avec force que l’attitude à l’égard des autres n’est pas qu’une question de morale sociale ou religieuse mais qu’elle est une question de foi. « Dans votre foi en Jésus-Christ, notre Seigneur de gloire, n’ayez aucune partialité entre les personnes » (Jc 2, 1). Notre foi en Jésus-Christ nous conduit à une estime de chacun, chacun étant membre du même corps du Christ, chacun recevant sa dignité de Dieu. Faire des différences entre les personnes, rejeter les uns pour privilégier les autres, contredit le mystère même de Dieu qui nous associe à son être, qui nous donne, à chacun, une place, certes distincte, différente, mais dans une parfaite égalité, l’égalité du mystère de l’amour de Dieu.

Ainsi, appelé à participer au ministère de l’Église comme diacre et œuvrer dans le corps du Christ en tant que diacre, Anderson, tu es invité à scruter sans cesse le visage de Dieu pour mieux regarder tes frères, à scruter sans cesse le visage de tes frères pour mieux comprendre le mystère même de Dieu. Le diacre est au service de tous, particulièrement des plus pauvres, des plus fragiles, des plus petits, car il est au service du Christ. Notre tentation permanente au jugement, à la critique, à l’idée rapide sur l’apparence doit être combattue au nom même de notre foi. Se mettre au service du Christ et de son Église, acceptant d’aider l’évêque et ses prêtres dans le ministère diaconal, est un chemin de foi et de conversion afin de laisser apparaître le visage même du Christ qui s’est fait le serviteur de tous.

La liturgie de ce dimanche nous offre un passage de l’évangile selon saint Marc qui peut marquer ton ministère diaconal, Anderson. Jésus se trouve « en plein territoire de la Décapole » (Mc 7, 31) précise l’évangéliste : il est en territoire païen, au milieu de personnes qui ne font pas partie d’Israël, qui n’ont pas cette longue histoire de transmission des œuvres de Dieu qui est la caractéristique du Peuple de Dieu. Là, on lui amène ce sourd qui, de plus, a de la difficulté à parler. Alors que, dans les chapitres qui suivent, saint Marc insistera pour montrer que les disciples ne comprennent pas, ont le cœur lent à croire, ne parviennent pas à lire les signes du Royaume à travers les œuvres de Jésus, ce sourd guéri va proclamer le Christ et conduire les personnes qu’il rencontre à s’interroger sur Jésus : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourdes et parler les muets » (Mc 7, 37). Tu exerceras ton ministère de service dans un monde qui a oublié Dieu, qui ne connaît pas Dieu : en te mettant au service de tes frères et sœurs, en vivant la diaconie de l’Église, ce service de la liturgie, de la parole et de la charité, tu permettras aux personnes que tu rencontres de s’interroger sur Dieu pour avancer dans la découverte de l’amour de Dieu. Nous rêvons parfois d’un monde chrétien, d’une société chrétienne ; Jésus-Christ ne nous a promis une société chrétienne mais nous a invités à vivre dans ce monde en vrais disciples du Christ. Notre manière de vivre, notre comportement guéri pour refléter le comportement de Dieu, annonce Dieu dans le monde d’aujourd’hui, avec ses limites et ses errements.

Lorsque des gens lui amènent ce sourd, ce dernier a également de la difficulté à parler. Sans doute n’ont-ils pas fait le lien entre sa surdité et son quasi-mutisme. Après l’avoir emmené à l’écart, Jésus pose sur lui des gestes charnels, sacramentels : il met les doigts dans ses oreilles et, avec sa salive, lui touche la langue (cf. Mc 7, 33). Jésus n’est pas seul lorsqu’il accomplit cette guérison, il n’est pas le magicien tout-puissant à qui rien ne résiste : il lève les yeux vers le ciel, regardant son Père, s’abandonnant dans les mains de son Père ; il soupire, reprenant le gémissement de la création, le cri des pauvres et de la terre qui monte jusqu’au ciel, laissant s’échapper le souffle, comme ce dernier souffle qu’il laissera jaillir sur la croix ; ainsi, dans le mystère de son union avec le Père et l’Esprit, il pose un acte de nouvelle création. Les oreilles de cet homme s’ouvrent, sa langue se délia et il parlait correctement (cf. Mc 7, 35). Ton ministère diaconal ne peut se vivre que dans le mystère même de Dieu ; chaque acte, chaque parole, chaque pensée n’a de sens diaconal qu’en étant référée à Dieu lui-même, enracinée en Dieu lui-même. Enracinés en Dieu, la pensée, le regard, la parole, l’action ne sont plus des réalités purement humaines mais elles sont marquées par Dieu lui-même, elles deviennent action même de Dieu ; c’est le mystère des sacrements dont tu vas être le ministre désormais. Si Jésus-Christ, Fils de Dieu, vrai Dieu, enracine sa parole et son action dans sa relation au Père et à l’Esprit, comment pourrions-nous faire autrement ? L’acte posé en dehors du mystère de Dieu, sans référence à Dieu, est un acte voué au néant et à la mort ; l’acte posé en Dieu, avec humilité, confiance, est un acte dont la fécondité va jusqu’à la vie éternelle, c’est un acte de vie.

Avant de parler correctement et pour pouvoir parler correctement, le sourd-muet laisse Jésus lui toucher les oreilles, déboucher ses oreilles. Dès qu’il entend, alors il peut parler et parler correctement. Une fois ses oreilles ouvertes, l’homme peut parler et proclamer les merveilles de Dieu. Tout part de l’écoute, l’écoute de Dieu, l’écoute des autres, l’écoute du monde et des événements du monde, l’écoute des battements du cœur. Sourd, le monde erre et va à sa perte ; mais le croyant qui écoute entend la voix de Dieu et se fait l’écho de cette voix de Dieu. Souvent nous cherchons des recettes, des trucs, des idées pastorales qui marchent, la bonne manière de convaincre les autres ; pourtant, la première étape reste toujours l’écoute. Prendre le temps de l’écoute, l’écoute de Dieu dans la prière et la lecture de la Parole de Dieu, l’écoute des autres, l’écoute de la vie du monde, l’écoute des soifs les plus profondes, les siennes et celles des autres, voilà la manière d’exercer un ministère fécond et lumineux. Lorsque l’on butte dans le ministère pastoral, c’est sans doute que notre cœur n’est pas suffisamment à l’écoute.

Étonnamment, Jésus demande de ne rien dire à personne ; il y a de multiples manières d’expliquer ce silence. Toutefois, le sourd-muet guéri parle et sa parole est un beau témoignage pour la personne de Jésus au point que l’on s’interroge : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets » (Mc 7, 37). En regardant le texte de plus près, il semble que ce soit aux autres qu’ils demandent de ne rien dire : « Alors Jésus leur ordonna de n’en rien dire à personne » (Mc 7, 36) ; comme Jésus l’a guéri à l’écart, les gens qui étaient là n’ont rien vu, ou bien ils n’ont vu que de loin. Mais celui qui a été guéri, qui a senti les doigts de Jésus dans ses oreilles, le doigt de Jésus sur sa langue, celui qui a fait l’expérience d’être guéri par Jésus, lui peut parler et sa parole devient une proclamation du mystère du Christ, une proclamation qui suscite l’étonnement et les premiers balbutiements de la foi. Il en est de même pour toi, Anderson : tu ne proclames pas la Parole parce que tu aurais tout compris, parce que ton ministère de diacre te donnerait un statut supérieur ; tu ne peux proclamer la Parole que parce qu’elle t’a touchée, qu’elle t’a guéri. Faisant l’expérience personnelle et intérieure de la guérison de Dieu, tu peux exercer ton ministère et proclamer la bonne nouvelle de Dieu à tes frères. C’est le sens de la devise de notre pape François, miserando atque eligendo, « choisi parce que pardonné », reprenant les mots de saint Bède le Vénérable.

« Le Seigneur garde à jamais sa fidélité », qu’il t’accompagne tout au long de ta vie et de ton ministère diaconal, qu’il fasse de toi un disciple missionnaire qui laisse apparaître le seul visage du Christ qui s’est fait le serviteur de tous.

X Alexandre Joly
évêque auxiliaire de Rennes