Diocèse de Rennes

Homélie : Ordination sacerdotale d’Anderson Rodrigues da Silva

Dimanche 26 juin 2022, en la cathédrale Saint-Pierre de Rennes.

1re lecture : 1 Roi 19,16b.19-21 – Psaume : 15 – 2e lecture : Galates 5,1.13-18 – Évangile : Selon saint Luc 9,51-62

Mes amis,

Dans ce passage de l’Évangile qui vient d’être proclamé, nous pouvons trouver des indications heureuses pour mieux comprendre ce que nous allons vivre maintenant, la « consécration » d’un homme, pour employer le terme de la première lecture où Élisée sera « consacré » (cf. 1 Roi 19,16). Il s’agit d’une consécration tout à fait particulière qui se distingue de la consécration du saint Peuple de Dieu. Israël sait qu’il est « un peuple consacré à Dieu » (cf. Deutéronome 7,6). Mais ici, Élie, de façon spéciale et unique, « consacre » Élisée et c’est ainsi qu’Élisée « se met à son service ».

L’Ordination sacerdotale est une consécration que le Christ, le nouvel Élie, accomplit afin que le prêtre soit « mis à son service[1] ».

[1] Cf. concile Vatican II, Décret Presbyterorum ordinis, n. 1 : « Par l’ordination et la mission reçues des évêques, les prêtres sont mis au service du Christ Docteur, Prêtre et Roi ; ils participent à son ministère… »

L’œuvre du salut

L’évangéliste saint Luc nous parle de ce moment où Jésus va être « enlevé au ciel ». Il s’agit tout autant de l’enlèvement de cette vie en mourant sur la croix ; de son enlèvement du séjour des morts en ressuscitant pour la vie ; et de son enlèvement de cette terre pour s’asseoir à la droite de Dieu son Père. Cet « enlèvement » signifie tout le salut qui est entièrement accompli « une fois pour toutes » (cf. Hébreux 7,27) par Jésus, notre Sauveur.

Aussi quand Jésus dit « suis-moi », c’est pour une « participation » à son œuvre du salut. Tel est le prêtre : par sa mission, il « participe » à l’œuvre de salut que le Christ a accompli « une fois pour toutes » et qui ne cesse pas de se réaliser au milieu de nous, pour toute l’humanité.

Homme de la Parole de Dieu

Jésus, nous l’avons entendu, a « le visage déterminé » alors qu’il prend la route vers Jérusalem. Pourquoi a-t-il le « visage déterminé » ? On pourrait traduire ainsi : il a rendu sa face dure. Dans la Bible, les prophètes Isaïe (50,7), Jérémie (5,3), Ézéchiel (3,8) parlent tous les trois de ce « visage dur », de ce visage inébranlable du prophète. Pourquoi le prophète a-t-il un « visage dur » ? Tout simplement parce qu’il est habité par la force même de Dieu, par la Parole même de Dieu. C’est cette Parole qui a une résistance à toute épreuve, qui est plus puissante que tout mal. Elle est la Parole de Dieu !

Jésus, qui a le visage déterminé, est vraiment le « prophète par excellence » (cf. Luc 7,16) ! Il n’est pas « déterminé » en raison d’un trait de caractère ni parce qu’il serait revêtu d’une force humaine particulière, ni non plus parce qu’il serait sous l’emprise d’une certaine radicalisation ou d’un certain fanatisme ou fondamentalisme ou encore d’un certain cléricalisme qui serait un abus de pouvoir de la part de Jésus. Non, Jésus est « doux et humble de cœur » (cf. Matthieu 11,29) ; il laisse voir en ses rencontres qu’il est rempli de tendresse, d’une infinie miséricorde (cf. Luc 7,13). Et pourtant, il a « le visage déterminé » parce que, prophète, il porte la parole de Dieu dans sa plénitude, au cœur du Peuple d’Israël, c’est-à-dire à Jérusalem.

Ainsi, cette première expression attire notre attention sur la vocation prophétique du prêtre, comme le souligne saint Jean-Paul II[1]. En effet, la première mission du prêtre est la « prédication du mystère du Christ[2] ». Le prêtre est d’abord et avant tout l’homme de la Parole de Dieu. Il porte le poids de cette Parole parce qu’il a reçu la charge de la proclamer pour qu’elle rejoigne les cœurs des hommes et des femmes vers lesquels il est envoyé.

Le Peuple de Dieu attend du prêtre qu’il soit le serviteur de cette Parole de Dieu, qu’il se « laisse former par elle », de telle sorte qu’il en comprenne le « sens » véritable et qu’il sache le communiquer à ses contemporains. Malheureux prêtre qui donne son interprétation personnelle sans dire en vérité la Parole de Dieu ! La Parole de Dieu donne vie (cf. Psaume 119,105), elle est une lumière sur la route des hommes (cf. Psaume 119,107), elle ne s’éteint jamais, elle a été prononcée « une fois pour toutes » pour être transmise.

En étant l’homme de la Parole de Dieu, le prêtre est donateur de vie et de lumière, vie et lumière qui ne viennent pas de lui mais qui sont le Christ lui-même, Parole éternelle du Dieu vivant.

Cela n’est possible que si le prêtre, en pensant à Jésus qui est « rempli de l’Esprit Saint » (cf. Luc 4,1), se laisse habiter par l’Esprit Saint. En effet, « la Sainte Écriture doit être lue et interprétée à la lumière du même Esprit qui la fit rédiger[3] ». C’est pourquoi, le prêtre est particulièrement un homme de prière et d’humilité afin de se laisser éclairer par l’Esprit Saint pour découvrir le « sens » de l’Écriture Sainte et proclamer ainsi la Parole de Dieu.

Par la prière et par l’humilité de fond, le prêtre se place « sous[4] » la Parole de Dieu pour la recevoir, pour y obéir et enfin pour la proclamer. Le prêtre est habité par une conviction qu’il reçoit du prophète Isaïe quand celui-ci fait entendre cette pensée de Dieu : « Ma parole, qui sort de ma bouche, ne me reviendra pas sans résultat, sans avoir fait ce qui me plaît, sans avoir accompli sa mission. » (Isaïe 55,11) Ainsi, plus le prêtre proclame la Parole de Dieu, plus il est ébloui par elle, plus il voit les fruits de salut de cette Parole dans les cœurs, et plus il en éprouve une grande joie.

La Parole de Dieu est la nourriture du prêtre. C’est elle qui est sa force, c’est elle qui le rend fort, c’est grâce à elle qu’il a « le visage déterminé », ne dérivant pas ni à gauche ni à droite. Fort de la Parole de Dieu, le prêtre connaît son chemin.

[1] Cf. Jean-Paul II, Exhortation Pastores dabo vobis, n. 27.
[2] Cf. concile Vatican II, Décrets Christus Dominus n. 13 ; Presbyterorum Ordinis n. 4.
[3] Cf. concile Vatican II, Constitution Dei Verbum, n. 12.
[4] Cf. concile Vatican II, Constitution Dei Verbum, n. 10, §2.

Conduire au vrai repos

Jésus déclare à l’homme qui veut le suivre : « Le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête. » Alors que Jésus part pour Jérusalem, il sait mieux que personne que le lieu du repos, c’est le Temple à Jérusalem. Et voici que Jésus bouleverse tout. Voilà qu’il n’y a plus de lieu de repos. Ou plutôt, il y a un nouveau lieu de repos : « la terre nouvelle et les cieux nouveaux » (cf. Isaïe 65,17 ; 66,22) que Dieu suscite.

Le véritable repos est Dieu lui-même, par la nouveauté qu’il ne cesse de susciter au milieu de nous et qui est la nouveauté de l’Esprit, la nouveauté de la miséricorde, la nouveauté de sa paix à lui « qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer », comme dit saint Paul (cf. Philippiens 4,7). Dieu lui-même est le « repos », comme l’a magnifiquement compris saint Augustin.

Et ainsi, le prêtre est précisément l’homme de ce « repos ». Le prêtre n’est pas l’homme du stress, de l’angoisse ou de la curiosité qui recherche sans arrêt, sans trop savoir ce qu’il cherche. Le prêtre est l’homme du « repos » de Dieu, car il est le contemplatif de Dieu et vit en sa présence.

Le prêtre a mission de transmettre ce « repos » aux hommes et aux femmes. Il est ainsi l’homme de la paix de Dieu. C’est pour cela qu’à chaque fois qu’il célèbre l’Eucharistie, il peut achever par une parole sublime qui reprend dans un condensé extraordinaire toute la promesse de l’Écriture Sainte : « Allez, dans la paix du Christ ! »

Oui, le prêtre ouvre le chemin vers Dieu, il est un éducateur de la prière, il dévoile à quel point chacun est un enfant bien-aimé de Dieu. Il trouve sa joie quand les hommes et les femmes vers lesquels il est envoyé font l’expérience d’être aimés de Dieu, d’un amour particulier et personnel qui donne joie et paix, qui procure le vrai repos.

Le prêtre est aussi l’homme de ce « repos » en étant le serviteur de l’unité de la communauté pour laquelle il est envoyé. C’est l’unité dans la paix, la joie et la communion grâce à cet amour de Dieu.

L’homme de la charité pastorale

Puis Jésus rencontre un deuxième homme qui veut enterrer son père. Il lui dit : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, pars, et annonce le règne de Dieu. » Enterrer son père est pourtant un devoir qui est juste et saint. Enterrer son père consiste à obéir au saint commandement de Dieu : « Honore ton père et ta mère. » D’ailleurs le prophète Élie laisse Élisée aller embrasser son père et sa mère. L’amour filial est si précieux et si beau ! Dieu le bénit toujours.

Par sa réponse, Jésus indique qu’il existe un autre amour au cœur de la vie du prêtre : la « charité pastorale ». Le Document d’Aparecida, rédigé au Brésil en 2007, nous le dit clairement : « Le prêtre, à l’image du Bon Pasteur, est appelé à être un homme de la miséricorde et de la compassion, proche de son peuple et serviteur de tous, particulièrement de ceux qui souffrent à cause de grandes nécessités. La charité pastorale, source de la spiritualité sacerdotale, encourage et unifie sa vie et son ministère. » (n. 198)

Où le prêtre va-t-il grandir dans sa charité pastorale ? Où va-t-il la puiser ? Il la trouvera dans la mesure où il est uni au Christ, le seul qui a une vraie et authentique charité pastorale. Le prêtre s’unit au Christ dans la célébration de l’Eucharistie. Non pas comme une célébration bien organisée, mais comme une célébration où il s’offre lui-même en sacrifice, où il donne sa vie par amour, où il s’unit à Jésus réellement présent dans le sacrement de l’Eucharistie, où il vient comme un mendiant réclamer la charité. La plus belle prière du prêtre pour lui-même, c’est de demander sans cesse à Dieu, par la puissance de l’Esprit, le don de la charité. En effet, le prêtre a vocation de participer à la charité pastorale du Christ[1].

[1] Voir concile Vatican II, Décret Presbyterorum ordinis, n. 14 ; Jean-Paul II, Exhortation Pastores dabo vobis, n. 23.

L’homme de l’espérance

Enfin, Jésus répond au troisième homme : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le royaume de Dieu. » Par cette réponse, Jésus indique que le prêtre est celui qui voit l’avènement du Royaume de Dieu. Il voit la croissance de ce Royaume. Il voit la lumière du Christ se répandre. Il voit la paix du Christ gagner les cœurs. Il se souvient de cette affirmation de saint Paul : « Dieu donne la croissance. » (1 Corinthiens 3,6) Le prêtre voit cette croissance. Il est l’homme et le serviteur de cette croissance du règne de Dieu. Jamais, il ne « regarde en arrière » car cette croissance, elle est toujours devant nous, elle nous précède. Le prêtre en est le serviteur.

Pour tout dire, le prêtre, dans la célébration de l’Eucharistie et dans la méditation de la Parole de Dieu, est l’homme de l’eschatologie. L’homme qui voit la fin que Dieu a préparée pour nous. Cette fin n’est pas abstraite ni une idée, elle se réalise dans l’histoire des hommes. C’est ainsi que le prêtre est l’homme de la patience, à l’image de Dieu qui « fait preuve de patience » (2 Pierre 3,9) « parce qu’il veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Timothée 2,4).

Le prêtre ne désespère jamais de l’itinéraire d’une personne. Il ne se laisse pas enfermé dans une impasse face à un itinéraire quel qu’il soit, aussi déconcertant, violent ou dépourvu de signification soit-il. Le prêtre, homme de la patience de Dieu, est celui qui, par la puissance de l’Esprit, a la mission d’ouvrir sans cesse le chemin du salut qui est chemin de vie et de liberté, celle des enfants de Dieu.

Ainsi, le prêtre est l’homme de l’espérance. Jamais il ne désespère d’un chemin, jamais il ne désespère d’une situation. Le prêtre ressentant son impuissance, connaissant ses limites, reconnaissant qu’il n’est qu’un « pauvre homme », comme l’a reconnu le prophète Élie (cf. 1 Roi 19,4), remet la croissance d’une personne quelle qu’elle soit, au Christ dans l’Eucharistie de telle manière que cette personne soit remise au Père et que le Père conduise son enfant, apparemment dans une impasse, sur un chemin de vie et de liberté.

Le prêtre a mission de manifester sans cesse la lumière de l’espérance qui éclaire la vie de tout homme car le prêtre, homme du salut, sait que le Christ a donné sa vie pour le Salut du monde.

Rendons grâce à Dieu pour le don des prêtres que Dieu fait à son Église. Et reconnaissons à quel point dans ce don le Seigneur Jésus est notre Bon Pasteur qui nous aime et qui veut nous conduire à la sainte liberté, à la joyeuse liberté des enfants de Dieu. Amen.

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