Léontine Dolivet et la pauvreté

La période de Noël nous offre l’image d’un Dieu qu se fait pauvre au milieu des pauvres. C’est l’occasion de voir comment Léontine Dolivet a vécu cet appel à la pauvreté, à travers les notes de ses carnets.

Marie-Anne Boever, Postulatrice – Fiche n°12

Comme Jésus, se faire pauvre au milieu des pauvres

Suivre Jésus, c’est marcher dans la voie qu’il a lui-même parcourue : de l’humiliation, de la pauvreté, de la souffrance : « Seigneur, je vous suivrai partout où vous irez. » (1913)

Dans ses carnets de retraite ou de catéchisme, Léontine Dolivet n’a rien écrit sur les fêtes liturgiques, elle évoque ses méditations sur un moment ou l’autre de la vie de Jésus, qu’elle lit chaque jour dans les Evangiles. Mais dès sa jeunesse, elle décide de l’imiter, elle choisit le même chemin que lui, parce qu’elle a compris pourquoi Jésus s’est fait homme et à quel point, par amour, Il s’est fait pauvre afin de nous sauver et nous faire riches de lui. C’est dans cet amour divin qu’elle va puiser toute la force et même parfois la folie d’aimer à son tour, tout au long de sa vie, consciente de sa petitesse, de sa pauvreté, de son péché.

« Être aimée de Jésus et jusque-là, moi, pauvre petite créature de rien, de boue, de péché ! Comme devant la méditation de cet amour tout disparaît, tout ne m’est plus rien ! » (1917)

 « L’âme sainte du Verbe incarné, voyant l’anéantissement de la divinité, a voulu s’anéantir autant qu’elle a pu et s’est abaissée de son côté à la crèche, à la croix, à l’état de l’enfance, à une vie pauvre, laborieuse, cachée, aux persécutions et à la mort, divinisant en quelque façon tout cela. Il faut que nous nous anéantissions nous-mêmes à son exemple. (1939)

Être pauvre pour être une âme de prière et de don

Donc, la jeune Léontine de 20 ans, choisit la pauvreté évangélique pour ressembler à Jésus. C’est un choix décisif, qui marquera toute sa vie au point que certains diront qu’à sa mort, elle était dans la misère. Toutefois, cela ne se révèlera pas très juste, parce que Léontine n’a jamais confondu pauvreté et misère. Elle écrit :

« Que la pauvreté volontaire, l’esprit de pauvreté me dépouille, me détache de tout bien terrestre ; qu’il me soit indifférent d’être dans le dénuement ou dans l’abondance, que je possède les biens d’ici-bas, comme ne les possédant pas… Qu’à votre suite et à votre exemple, je sois vraiment pauvre, entièrement détachée des biens d’ici-bas : que seul Vous soyez ma richesse et tout mon bien. » (1918)

Qu’à votre suite et à votre exemple, je sois vraiment pauvre, entièrement détachée des biens d’ici-bas.

Ce choix de vivre dans un détachement de tous biens terrestres se concrétisera en 1941 dans l’expression de son vœu de pauvreté, comme le font les religieux : « Etre comme Jésus au Tabernacle, une âme de prière et de silence, me cacher, être à la merci, à la disposition de tout et de tous, des évènements, des personnes, des enfants. Le ‘moi’ ne doit plus compter. »

Être pauvre pour être attentive aux pauvres

Léontine aura toujours le souci d’unir à sa prière la pratique des vertus : charité, joie, générosité, etc. Elle note ses résolutions de retraite :

1912 : « Je visiterai et soulagerai chaque fois que je le pourrai les malades pauvres… Être la Providence des pauvres, la consolation des affligés, fera mon bonheur»

1913 : « Voir Jésus dans les pauvres. »

1919 : « Confiante dans la parole du Maître : ‘donnez et l’on vous donnera, on versera dans votre sein une mesure pressée, entassée…’ par amour surtout et afin de recevoir à mon tour, je donnerai. Mon bonheur sera d’être la Providence du pauvre : après avoir pris sur les biens que le bon Dieu m’a donnés, la petite part nécessaire à mon existence, je donnerai sans compter, autant qu’il me sera possible. Aumône spirituelle – aumône corporelle. Je veux, dans le sein de mes frères verser une mesure débordante, consoler toutes les misères, adoucir toutes les souffrances quand je le pourrai, donner tout sans rien réserver si Dieu le veut. »

Dans le pauvre que j’assisterai, je verrai Dieu toujours. Dans la pratique de l’aumône, je n’aurai d’autre but que de glorifier Dieu.

1920 : « Dans le pauvre que j’assisterai, je verrai Dieu toujours. Dans la pratique de l’aumône, je n’aurai d’autre but que de glorifier Dieu. Je ferai à mes frères l’aumône spirituelle en les faisant profiter des lumières que je reçois, l’aumône de mes prières, de mes sacrifices, de bons exemples, de bons conseils. Dans l’apostolat mon bonheur sera de donner Jésus aux âmes et les âmes à Jésus. Autant que je le pourrai, je soulagerai les souffrances physiques du pauvre. »

Léontine a la réputation de l’hospitalité. Elle a accueilli des réfugiés de la guerre d’Algérie, des prêtres fatigués, des femmes employées à Betton sans logement. Elle a également logé chez elle de nombreuses années la personne qui l’aidait au service de sa maison. Et lorsque celle-ci a été malade et mourante, elle l’a veillée nuit et jour avec infiniment de bonté et de patience. Son attention pour les misères du voisinage n’a jamais failli. Ses délicatesses envers les pauvres, les nécessiteux ou les enfants malades, ont touché énormément de gens qui en parlent encore aujourd’hui.

Quant aux enfants du catéchisme, qu’elle accueillait chaque jour dans sa salle, elle les considérait également comme ses « pauvres enfants » qui n’ont pas la chance de connaître Jésus, aussi c’est avec beaucoup d’amour qu’elle les regardait et les servait au niveau spirituel, quelles que soient leurs situations matérielles.

Être pauvre afin d’être libre d’aimer

En 1941, elle se demande si elle vit bien la pauvreté de l’Evangile, elle ne veut surtout pas ressembler au « jeune homme riche ». Alors elle implore ainsi le Seigneur :

« Après ‘viens et suis-moi’, je sentais au fond de mon âme, Seigneur, qu’il me manquait quelque chose pour être pleinement à vous… Vous avez parlé, vous me donnez la lumière, vous me laissez la liberté. Que je n’en use, ô mon Dieu, que pour répondre pleinement, totalement, joyeusement à votre appel. Vous donner tout, vous sacrifier tout ce que je possède, sous le contrôle de l’obéissance : quelle joie ! Notre union sera plus intime, je serai plus intimement à vous, ce sera notre secret d’amour. Le vœu de pauvreté m’unira à vous et sera pour mon âme, me semble-t-il, source de force et de grâces. L’étoile a brillé à mes yeux, je veux la suivre. Je veux bien ma chaîne pour m’attacher à Jésus Seul…

Après ‘viens et suis-moi’, je sentais au fond de mon âme, Seigneur, qu’il me manquait quelque chose pour être pleinement à vous.

O Jésus, enseignez-moi vous-même la pauvreté, cette vertu qui vous fut si chère que vous en avez fait la compagne fidèle de votre vie. Donnez-moi l’estime, l’amour, le désir, la pratique de la pauvreté. Accordez-moi la grâce de pouvoir me séparer de tous mes biens et de ne plus avoir en ma possession, lorsque je mourrai, que ce qui m’est nécessaire pour vivre. » (1941)

Elle rédige ainsi son vœu de pauvreté :

« Moi L. D. quoique très indigne et désirant atteindre la perfection par le détachement aussi complet que possible des créatures et des biens de la terre, je fais le vœu de pauvreté, c’est-à-dire, je veux vivre comme simple dépositaire de mes biens et n’en faire usage que dans la dépendance absolue et sous le contrôle de mon confesseur, aussi longtemps qu’il me sera possible de lui soumettre mes recettes et mes dépenses. Je demande à la Très Ste Vierge Marie et à tous les Saints qui ont pratiqué la pauvreté de m’aider à marcher comme eux dans la voie de l’abnégation et du renoncement aux biens de ce monde. Ainsi soit-il. (9 août 1941) »

Un témoignage qui ne trompe pas

Vivre la pauvreté évangélique pour soi-même et être attentif envers les pauvres, ces deux aspects indissociables de la volonté de Dieu dans nos vies, se sont vérifiés dans la vie de Léontine jusqu’à ses derniers jours. De l’extérieur, on peut témoigner de toute la face visible de cette double attitude intérieure, dans sa disponibilité, sa simplicité, sa sobriété, sa discrétion, son humilité mais la face invisible est encore plus belle et plus profonde : Léontine ne s’appartient plus, elle est toute à Dieu. D’où la fécondité de sa charité. En glanant de ci de là des citations de ses retraites, nous n’avons plus qu’à rendre grâce à Dieu pour ce modèle de pauvreté que nous donne Léontine.

1942 : « J’aimerai à retrancher de ma vie le superflu, à me priver de ce qui n’est pas nécessaire, ce qui sera plus conforme à mon vœu de pauvreté. Je cultiverai l’esprit de sacrifice universel qui trouvera chaque jour l’occasion de s’exercer. »

« Toute livrée au Christ, je ne dois plus vivre que pour Lui, avec Lui… Avec Lui dans la pauvreté de Bethléem, dans la vie humble et laborieuse de Nazareth, dans une vie d’hostie, dans l’immolation totale de tout mon être et de toute ma vie. »

1953 : « Offrir mon pauvre cœur à la Ste Vierge pour qu’elle fasse boire le Cœur déchiré de son Jésus à ce pauvre cœur devenu entre ses mains un beau calice enivrant, débordant d’amour et d’ardente générosité. »

1955 : L’Église est le mystérieux sacrement de cette bienheureuse pauvreté qui nous désapproprie de notre moi pour faire de nous une vivante Hostie entre les mains du Grand Pauvre.

1972 : « Aussi pauvre que soit mon âme, Seigneur, elle s’ouvre toute à vous comme la maison de Zachée pour que vous y viviez votre vie dans le rayonnement de votre lumière. »

Pour conclure, nous pouvons dire que Léontine Dolivet a donné tout ce qu’elle avait, soit au plan matériel, soit au plan spirituel. Pendant 68 ans, elle s’est donnée aux enfants de Betton pour les conduire à Jésus et leur transmettre la foi et l’amour qui l’habitaient. Tout au long de son existence, elle a partagé ses biens matériels, en vivant elle-même une vie de pauvre, sans ostentation, sans jugement ni sur elle ni sur les autres. Elle s’inscrit véritablement au rang des ‘anawim’, les pauvres de Dieu, qui enrichissent l’Eglise du don total, absolu et définitif de toute leur vie.

Merci Léontine, pour la pureté de votre pauvreté, pour la générosité de votre pauvreté, pour la fidélité de votre pauvreté !