Un apostolat intégral

Le Bx Marcel Callo, icône et champion de « l’apostolat des laïcs »

Le texte le moins connu du concile Vatican II aujourd’hui est sans doute le décret consacré à l’apostolat des laïcs. Pourtant saint Jean- Paul II le cite abondamment dans l’exhortation apostolique Christifideles Laici.

Et pour cause, en s’appuyant sur la constitution dogmatique sur l’Église, ce texte décrit avec une assez grande précision les buts, les champs et les modes de la participation des fidèles laïcs à la mission de l’Église.

Relire la vie des saints laïcs en général, et de Marcel Callo en particulier, à la lumière d’un tel document s’avère fort instructif.

Texte de Thomas Gueydier.
Paru dans Église en Ille-et-Vilaine n°297, mai 2018.

Sommaire

  1. Marcel Callo et la vocation des laïcs à l’apostolat
  2. Marcel Callo et les buts de l’apostolat des laïcs
  3. Marcel Callo et les divers champs de l’apostolat
  4. Marcel Callo et les divers modes d’apostolat

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Marcel Callo et la vocation des laïcs à l’apostolat

Le décret du concile Vatican II sur l’apostolat des laïcs (Apostolicam actuasitatem) commence par rappeler le sens de la participation des fidèles laïcs à la mission de l’Église en écho au chapitre IV de la constitution dogmatique Lumen Gentium, qui souligne la dignité de tous les baptisés comme membres du peuple de Dieu. Ensuite, il est question, toujours dans le même décret, des fondements de l’apostolat en question. Puis les Pères conciliaires évoquent la spiritualité propre aux laïcs en développant ce qui est dit dans le chapitre II de Lumen Gentium au sujet du sacerdoce commun dans les sacrements et du sens de la foi dans le peuple chrétien.

Saint Jean-Paul II prolongera et approfondira cette méditation en rappelant l’importance de l’« ecclésiologie de communion ». Il emploiera, à ce sujet, l’image biblique de la vigne. Il insistera aussi sur la spécificité de la spiritualité laïque. « Il ne peut y avoir deux vies parallèles, rappelle-t-il dans son exhortation, d’un côté la vie qu’on nomme spirituelle avec ses “valeurs » et ses “exigences » ; et de l’autre, la vie dite séculière, c’est-à-dire la vie de la famille, de travail, de rapports sociaux, d’engagement politique, d’activités culturelles. » (n° 59)

Marcel Callo est donc bel et bien l’exemple type de la vocation à l’apostolat des laïcs décrite par le Concile et saint Jean-Paul II. Comme le rappelait Mgr d’Ornellas dans son homélie du 8 octobre 2017, à l’occasion du 30e anniversaire de sa béatification, il employait lui-même dans ses écrits l’image de la vigne pour réaffirmer avec force la responsabilité des laïcs et leur participation au sacerdoce du Christ : « On compare l’Église à la vigne dont le Christ est la tête et les chrétiens les branches et les rameaux : c’est le corps mystique. […] Nous voyons que l’Église est hiérarchisée, le Pape, les évêques, les prêtres et les chrétiens ; nous autres les jocistes, nous sommes les pasteurs, les chefs de l’Église ouvrière. » Hors de question, pour Marcel Callo, de séparer vie spirituelle et engagement explicite au cœur du monde, en tant que chrétien : « Le chrétien n’est pas digne d’être appelé de ce nom s’il ne milite pas » affirmait-il clairement.

Statue dans la basilique Notre-Dame de Bonne-Nouvelle – 1987

Marcel Callo et les buts de l’apostolat des laïcs

Le deuxième chapitre du décret sur l’apostolat des laïcs est consacré aux buts à atteindre dans ce domaine. Le premier renvoie à l’évangélisation et à la sanctification, qui sont mises en oeuvre par le témoignage de la vie et le témoignage par la parole. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, l’apostolat des laïcs ne se borne pas à l’évangélisation et à la sanctification, aussi importantes soient-elles. Il concerne aussi – c’est le deuxième objectif – le « renouvellement chrétien de l’ordre temporel », qui doit être assumé par les laïcs « comme leur charge propre. » (n° 7) Les Pères conciliaires désignent par cette expression l’orientation ou la réorientation vers Dieu des « biens de la vie et de la famille, de la culture, des réalités économiques, des métiers, des institutions de la communauté politique ou encore des relations internationales ». Autant de réalités naturellement bonnes mais gauchies par le péché, qu’il s’agit de rendre conforme à leur finalité. Enfin, le troisième but de l’apostolat des laïcs défini dans Aposotlicam actuasitatem n’est autre que l’action caritative, qui est désignée comme le véritable « sceau de l’apostolat » (n° 8). S

Saint Jean-Paul II redira à son tour dans son exhortation sur les fidèles laïcs l’importance d’atteindre ces trois objectifs sans privilégier l’un au détriment de l’autre. Il appellera toute l’Église, comme on le sait, à une « nouvelle évangélisation » (n° 34) faite de témoignages et d’annonces explicites tout en encourageant une action concrète en direction de la vie politique, culturelle, économique et sociale : « Le service pour la société de la part des fidèles laïcs trouve un point d’action essentiel dans la question économico-sociale, dont la clé est fournie par l’organisation du travail » (n° 43). Quant à l’action caritative, elle trouve aussi une place centrale dans Christifideles Laici (n° 41).

Comment ne pas voir en Marcel Callo un puissant modèle ? Il a su atteindre les trois buts de l’apostolat des laïcs.

Là encore, comment ne pas voir en Marcel Callo un puissant modèle ? Il a su atteindre les trois buts de l’apostolat des laïcs. Ce fut d’abord un évangélisateur zélé qui témoigna par les actes. Ses derniers instants au camp de Mauthausen, pour ne citer que cet ultime exemple, parlent d’eux-mêmes. « Son regard exprimait une conviction profonde qu’il partait vers le bonheur, racontera le colonel Albert Tibodo, témoin de son agonie. C’était un acte de foi et d’espérance vers une vie meilleure. Je n’ai jamais vu nulle part, chez aucun moribond, un regard comme le sien(1). »

Pour ce qui est de l’annonce explicite, Marcel Callo n’a eu de cesse d’instruire ses compagnons de la JOC par des discours vigoureux à Rennes comme en Allemagne. Il n’hésitait pas non plus à inviter ses camarades de chambrée à prier avec lui. Mais Marcel Callo ne s’est pas contenté d’évangéliser et de se sanctifier en sanctifiant les autres. Engagé dans ce grand mouvement de l’Action catholique, qui a structuré la vie de l’Église pendant des décennies, il a aussi et surtout cherché à atteindre le deuxième but de l’apostolat des laïcs, à savoir le « renouvellement chrétien de l’ordre temporel ». Son engagement dans la Jeunesse Ouvrière Chrétienne visait en effet, comme son nom l’indique, le monde du travail. « Nous voulons que les jeunes ouvriers soient dignes et respectables dans toute la vie », déclarait-il avec détermination dans un discours en 1940 devant des jocistes de Rennes et leurs parents. De nombreux témoignages prouvent enfin qu’il faisait preuve d’une grande charité dans les conditions extrêmes de la détention, par exemple.

Bannière de la section de la JOC de la paroisse de Marcel Callo à Rennes

Marcel Callo et les divers champs de l’apostolat

Après en avoir défini les buts, le décret sur l’apostolat des laïcs délimite les divers champs dans lequel il peut et il doit se déployer. Le premier d’entre eux est le champ des communautés ecclésiales : « Que les laïcs prennent l’habitude de travailler dans la paroisse en étroite union avec les prêtres, d’apporter à la communauté de l’Église leurs propres problèmes, ceux du monde et les questions touchant le salut des hommes pour les examiner et les résoudre en tenant compte de l’avis de tous » (n° 10). Le deuxième champ de l’apostolat des laïcs est la famille. Le décret souligne, en particulier, l’importance de sauvegarder l’indissolubilité du lien matrimonial. Le troisième champ concerne les jeunes, qui entrent dans la vie sociale et culturelle tandis que le quatrième renvoie au milieu social : « L’apostolat dans le milieu social s’efforce de pénétrer d’esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de la communauté où chacun vit. » (n° 13) Enfin, le secteur national et international représente le cinquième champ.

Saint Jean-Paul II décrira lui aussi dans Christifideles laici tous ces domaines en mettant l’accent sur l’engagement apostolique de la paroisse au coeur de la société, « solidaire de ses aspirations et de ses drames » (n° 27). En outre, il mettra en avant le rôle de la famille comme « premier espace de l’engagement social » (n° 40), sans oublier les jeunes bien sûr qui doivent « prendre part à l’évangélisation et à la rénovation sociale » (n° 46) ainsi que le secteur national et international. Saint Jean-Paul II souligne l’importance du droit à « la liberté religieuse et à la liberté de conscience », qui revêt, selon lui, à notre époque une « dimension mondiale » (n° 39).

De la même manière qu’il a cherché à atteindre tous les buts de l’apostolat des laïcs, Marcel Callo a inscrit son engagement dans chacun de ces champs. Paroissien assidu de la paroisse N-D de Bonne Nouvelle et membre de sa section JOC, il n’a eu de cesse de mêler ferveur et action sociale. Fils obéissant et frère compatissant découvrant sa sœur dans les décombres du bombardement du 8 mars 1943, il fut aussi un fiancé fidèle malgré la séparation. Jociste mais aussi scout, il a aidé de nombreux jeunes à trouver leur place dans la société. Ouvrier à l’imprimerie Simon, rue du Pré-Botté, il a cherché à christianiser son milieu professionnel. Chrétien militant enfin, même quand le Reich interdisait l’Action catholique dans les rangs des travailleurs du STO, il fut arrêté et privé de liberté parce que « trop catholique » tandis que, sur le plan international, son témoignage contribua à faire naître la fragile amitié franco-allemande après-guerre.

Tableau du peintre Pierre Gilles, lui-même rescapé des camps de concentration de la Seconde Guerre Mondiale

Marcel Callo et les divers modes d’apostolat

Enfin, Apostolicam actuasitatem décrit les différentes manières dont les laïcs peuvent et doivent concrètement participer à la mission de l’Église dans les divers champs de l’apostolat afin d’atteindre ses trois buts. Les deux modes d’apostolat définis par le Concile sont l’apostolat individuel (n° 16) et l’apostolat organisé (n° 18). Le témoignage personnel, malgré sa valeur fondamentale (surtout quand les chrétiens sont isolés, dans les pays où ils sont persécutés, par exemple), ne suffit pas, selon les Pères conciliaires. Les chrétiens doivent se rassembler non seulement pour prier, pour évangéliser ou pour exercer la charité mais aussi pour travailler au « renouvellement chrétien de l’ordre temporel ». C’est la grande idée des mouvements d’Action catholique, cités par le décret (n° 20), qui signale cependant que l’apostolat organisé peut prendre d’autres formes pourvu qu’il atteigne effectivement les « mentalités collectives et les conditions sociales de ceux dont il se préoccupe ». Saint Jean-Paul II redira l’importance de l’apostolat organisé en donnant un certain nombre de critères d’ecclésialité pour les associations de fidèles laïcs, l’un d’entre eux étant l’engagement à être présentes dans la société humaine pour le service de la dignité intégrale de l’homme (n° 30).

Très impliqué dans les mouvements d’Action catholique, comme on l’a dit, dans le scoutisme et la Croisade eucharistique, l’ancêtre du MEJ, Marcel Callo s’est particulièrement illustré dans l’apostolat organisé. Les responsabilités qu’il exerça à Rennes ont permis que l’Église atteigne la mentalité de son temps, de son milieu. En Allemagne, c’est précisément « l’activisme » des membres de l’Action catholique, rejoints par de nombreux scouts, que les nazis redoutaient. Mais, isolé, sans équipe, à Mauthausen comme dans son atelier de l’imprimerie Simon, où il fréquentait des ouvriers déchristianisés, Marcel Callo exerça aussi un très grand apostolat individuel.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la formation à l’apostolat, par exemple. Louée par les Pères Conciliaires (Apostolicam actuasitatem n° 28 et suiv.) elle fut vécue par Marcel, qui étudiait, même en Allemagne, l’Évangile, les Actes des Apôtres et les Épîtres de saint Paul dans des cercles d’études clandestins(2). Il faudrait aussi évoquer les liens avec la hiérarchie. Car, même si l’apostolat des laïcs jouit d’une certaine autonomie, il est évidemment vécu au cœur de l’Église en communion avec ses pasteurs (ibid. n° 24). À ce sujet les cinq mois de détention du Bx Marcel Callo dans la prison de Gotha, juste avant son départ pour Mauthausen, sont hautement significatifs. Le dimanche, le père Jean Lecoq, prêtre de St- Malo, qui avait été arrêté comme lui, lisait les textes de la Messe. Le jeudi, l’un des séminaristes, emprisonnés à ses côtés avec un père de famille et six autres jeunes hommes, proposait une méditation de l’Évangile(3). Comment ne pas imaginer que le frère du père Jean Callo comprenait alors le sens intime de sa participation pleine et entière à la mission de l’Église, apôtre parmi les apôtres ?

(1) in Fanch MORVANNOU, Marcel Callo, jociste et martyr, Brest, 2007, p. 162

(2) J-B JEGO, Un exemple, Marcel Callo 1921-1945. Jociste mort au Bagne de Mauthausen, Rennes, Riou-Reéé, 1946, p. 166

(3) Mgr Charles MOLETTTE, La « Mission Saint Paul » traquée par la Gestapo. Persécution et déportation des militants de l’apostolat catholique français en Allemagne, Paris, éd. François-Xavier de Guibert, 2003, p. 189

ILLUSTRATION CI-DESSUS :
fresque représentant l’histoire du bienheureux Marcel Callo (à lire de droite à gauche).
Réalisée en octobre 2015 par le collectif La Crèmerie sur la demande du diocèse de Rennes, elle a été visible pendant deux mois sur la place Sainte-Anne de Rennes au pied de la basilique Notre-Dame de Bonne-Nouvelle où a été baptisée Marcel Callo.