Les Quatre Vivants de la cathédrale de Rennes bientôt installés

Trois des quatre statues en cours de création par l’artiste Laurent Esquerré dans l’atelier en Italie. On distingue bien, sous les personnages, les têtes, représentation traditionnelle du « tétramorphe ». ©Laurent Esquerré

La cathédrale Saint-Pierre de Rennes termine sa rénovation durant l’année 2019. Prochaine étape : l’installation de quatre grandes statues sous la coupole de l’édifice. Le curé de la paroisse a présenté l’œuvre en cours de réalisation lors de la cérémonie des vœux du diocèse.

Le père Bernard Heudré, curé de la cathédrale Saint-Pierre de Rennes, avait été invité à présenter les vœux du diocèse à Mgr Pierre d’Ornellas le 7 janvier 2019 à la Maison diocésaine. Dans son intervention, il a présenté à travers quatre panneaux, les statues qui seront placées dans quelques semaines sous la coupole de la cathédrale.

Les énormes statues – 4 mètres de haut, 400 à 600 kg chacune – sont en cours de réalisation en Italie par l’artiste Laurent Esquerré. Modelées avec de la terre, elles ont besoin de sécher longuement avant d’êtres cuites. Elles devront ensuite être découpées pour le transport jusqu’en France. L’installation dans l’édifice est prévue mi-février.

Pour illustrer sa présentation, le père Heudré a montré des photos d’ébauches en terre des sculptures. Voici un extrait de son intervention.

Intervention du père Bernard Heudré

7 janvier 2019 – Maison diocésaine – Cérémonie des vœux du diocèse de Rennes.
Extrait concernant la rénovation de la cathédrale. Texte complet ici.

Le père Bernard Heudré a supervisé la rénovation de la cathédrale de 2009 à 2014. Elle entre aujourd’hui dans sa phase finale.

Notre cathédrale, va enfin s’achever

Monseigneur, dans les prochaines semaines, par votre initiative, votre cathédrale, notre cathédrale, va enfin s’achever en s’inscrivant dans cette perspective.

Depuis sa consécration en 1884, un manque flagrant donne à la coupole une forte impression d’inachèvement. Dans ses quatre pendentifs, des crochets tendent leurs bras dans le vide. Un dialogue s’est établi avec la Direction régionale des Affaires culturelles. Vous avez proposé comme une charte à l’adresse de l’artiste qui se verrait confier la réalisation de sculptures sur le thème traditionnel des Quatre Vivants que l’on trouve figuré dans les églises dès le Ve siècle.

A la représentation connue jusqu’alors : l’homme pour Matthieu, le lion pour Marc, le taureau pour Luc et l’aigle pour Jean, vous avez suggéré « qu’un aspect particulier de chacun des Evangiles soit mis en évidence ».

Le « tétramorphe »

Le tétramorphe – aussi appelé les « quatre vivants » – est une représentation des quatre évangélistes sous leurs formes allégoriques. Cette représentation est inspirée de la vision d’Ezéchiel (Ez 1, 1-14) et par la description des quatre vivants de l’Apocalypse selon saint Jean. Au IIe siècle, ces quatre représentations symboliques ont été mis en parallèle avec les quatre évangélistes.

  • l’homme pour saint Matthieu : représente l’Incarnation, la raison. Car son évangile débute par la généalogie humaine de Jésus.
  • le lion pour saint Marc : représente la Résurrection, le courage. Car son évangile commence par le cri de Jean-Baptiste dans le désert.
  • le taureau (ou bœuf, veau) pour saint Luc : représente la Passion, le sacrifice. Car les premiers versets de son évangile font allusion à Zacharie qui offre un sacrifice à Dieu.
  • l’aigle pour saint Jean : représente l’Ascension, le Ciel, la divinité. Car son évangile commence par le mystère céleste.

Cet ordre correspond à celui choisi à la cathédrale de Rennes et permet une lecture symbolique de la vie du Christ : le Verbe de Dieu s’est incarné (l’Homme), il a été tenté au désert (le lion), il a été immolé (le taureau) et il est monté au ciel (l’aigle).

Des sculptures en terre cuite

Au terme du concours initié par la DRAC, Laurent Esquerré a été l’artiste retenu. Né à Toulouse en 1967, il a fait les Beaux-Arts dont il est sorti diplômé en 1992. Il choisit comme support privilégié la terre qu’il modèle et travaille. Il a participé à de nombreuses expositions et répondu à plusieurs commandes.

Dès qu’il a connu son choix pour la cathédrale de Rennes, à la lumière du texte que vous aviez rédigé, Monseigneur, il s’est plongé dans la lecture des Évangiles, en compagnie de sa femme. Pour Marc et Jean, il s’est complètement conformé à votre suggestion. Pour les deux autres Évangiles, il a fait son choix personnel. Le tétramorphe, dont le sens échappe souvent, va se trouver aussi plus explicite et surtout pourra faire l’objet d’une vraie catéchèse. Je l’ai déjà expérimenté avec des enfants et des jeunes.

Les quatre évangiles

Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, les quatre évangiles seront ainsi déclinés.

(NDLR : les 4 photos sont des montages réalisés par l’Atelier Photo Jean-Luc Barbelette, Fougères. Les sculptures en terre sont des ébauches et non les œuvres finales)

L’évangile selon saint Matthieu

 Pour Matthieu, Jésus est entouré d’oiseaux en référence au chapitre 6 verset 26, dans l’enseignement sur la montagne : « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n’amassent pas dans les greniers et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu’eux ? Qui d’entre vous, en se faisant du souci, peut ajouter une coudée à la longueur de sa vie ? »

L’artiste a été inspiré par la vision d’une humanité réconciliée avec toute la création, en référence à l’encyclique Laudato si du pape François.

L’évangile selon saint Marc

Pour Marc, le groupe sculpté représente Jésus touchant de sa main droite le visage de l’aveugle de Bethsaïde (8, 22-26). L’aveugle, commente Laurent Esquerré, recouvre la vue progressivement jusqu’à tout voir distinctement, passant des ténèbres de l’incroyance à l’illumination de la foi.

L’évangile selon saint Luc

Pour Luc, la référence choisie est au chapitre 15, versets 3 à 7, la parabole de la brebis perdue et retrouvée.

Laurent Esquerré s’attarde sur ce chapitre qui développe le thème du pardon dans une atmosphère de réconciliation et d’allégresse avec deux autres paraboles sur le même sujet, la pièce perdue et retrouvée et le fils prodigue. L’artiste n’a pas oublié l’année du Jubilé de la Miséricorde.

L’évangile selon saint Jean

Pour Jean, le groupe sculpté du lavement des pieds représente Jésus agenouillé devant le pied droit de l’apôtre Pierre, ce qui nous vaut cette explication de l’artiste : « Cet épisode proche de l’eucharistie est l’expression du don total et de l’amour fraternel que Jésus serviteur fait de lui-même et de sa vie pour le salut du monde ».

De plus, il n’a pas oublié que la Cathédrale est dédiée à Pierre, « celui-là même qui avait renié par trois fois Jésus qui lui avait par trois fois pardonné. Nous voyons Pierre exprimer une certaine résistance avant de comprendre cette leçon de charité ».

Quatre Vivants en terre cuite

Sur une thématique lisible, ces sculptures en terre cuite traitée en ronde-bosse se veulent, dans la manière de les traiter, plus novatrices et complexes à la fois. Le corps de l’argile garde en mémoire chaque geste, échange entre la matière donnée, la terre et les mains de l’artiste. Pour ce qu’il appelle un baroque nouveau, l’artiste a pris en compte l’environnement qui s’imposait à son œuvre, la cathédrale néo-classique avec son fastueux décor coloré réalisé à la fin du XIXe siècle.

Les Quatre Vivants qui vont bientôt prendre place dans la cathédrale Saint-Pierre ont été pensés, je cite l’artiste, en harmonie « avec les autres paroles exprimées, parole de l’architecture, du mobilier liturgique, des œuvres liées à l’édifice, paroles proclamées, lues et écoutées lors de la célébration. Ils revitalisent à leur manière propre le sacré dont notre temps a soif et qui, je cite toujours Laurent Esquerré, se trouve enfoui dans la réalité même de la matière ».

Vue d’architecte des pendentifs de la cathédrale avec les statues, dont les emplacements avaient prévus à la construction. © Thomas Esquerré

Fin de la rénovation de la cathédrale

Dans la foulée de cet immense chantier, deux chapelles retrouvent aussi leur décor premier. En haut du collatéral sud, la chapelle Saint Melaine où le tableau de Saint Melaine appelé à l’épiscopat va retrouver sa place primitive après restauration, en remplacement du retable flamand qui, lui, sera la pièce principale du Trésor aménagé dans l’ancienne sacristie nord. La chapelle du haut du collatéral nord est dédiée à saint Amand, prédécesseur de saint Melaine. Une châsse imposante y a été placée avec son corps reconstitué. Il restera à choisir le tableau qui sera mis en lieu et place de celui de saint Melaine. Pourquoi pas le beau tableau de sainte Marie-Madeleine pénitente, conservé à la sacristie, copie du tableau de Philippe de Champaigne du Musée de Rennes ? L’apôtre des Apôtres, ainsi que l’on qualifie Marie-Madeleine, y aurait bien sa place.

La salle du Trésor, avec le retable flamand, magnifiquement restauré, abritera des vitrines où seront exposées les plus belles pièces d’orfèvrerie sans que pour cela elles soient muséifiées car elles conserveront leur finalité liturgique, ainsi que des ornements liturgiques anciens. Un ouvrage vient d’être publié sur les Trésors des Cathédrales. Celui de Rennes y a déjà sa place. Sans doute va-t-il contribuer à renforcer l’attraction suscitée par la cathédrale. D’après les statistiques réalisées par Uber, ce géant américain a établi le palmarès des destinations les plus prisées dans le monde et en France. Pour la Bretagne, la destination la plus populaire est notre cathédrale.

Bernard Heudré