Marcel Callo, héraut de l’espérance

« Il n’y a qu’un malheur, c’est de ne pas être des saints », déclarait l’écrivain Léon Bloy. Si Marcel Callo a vécu l’un des plus grands drames du XXe siècle, celui de la déportation dans les camps nazis, une chose est sûre : il n’aura pas connu ce malheur-là.

Bien au contraire, du fond de l’enfer concentrationnaire, loin de ses parents et de sa future épouse, séparé de ses compagnons, arrêté, emprisonné et terrassé par la maladie, il aura espéré, jusqu’au dernier souffle, contre toute espérance.

En mars 2015, le bienheureux est la source d’inspiration d’une fresque réalisée aux abords de la basilique Notre-Dame de Bonne Nouvelle – son église de Baptême au cœur du vieux Rennes. Sa courte vie y a été scandée en sept tableaux.

Sept étapes de mûrissement de sa foi et du don de soi, que nous relate Thomas Gueydier, coordinateur de ce 70e anniversaire de la mort de Marcel Callo, fêté le 19 mars 2015 à Rennes.

Texte de Thomas Gueydier.
Paru dans Église en Ille-et-Vilaine n°264, mai 2015.

Illustrations de cette page :
fresque représentant l’histoire du bienheureux Marcel Callo (à lire de droite à gauche).
Réalisée en octobre 2015 par le collectif La Crèmerie sur la demande du diocèse de Rennes, elle a été visible pendant deux mois sur la place Sainte-Anne de Rennes au pied de la basilique Notre-Dame de Bonne-Nouvelle où a été baptisée Marcel Callo.

1. L’enfance

C’est dans la basilique Notre-Dame de Bonne Nouvelle, sa paroisse, que Marcel Callo fait sa communion solennelle à dix ans et demi, le 26 mai 1932, quelques mois avant le départ de son frère Jean pour le petit séminaire de Châteaugiron. Marcel prend alors la position d’aîné en aidant beaucoup sa mère, qui l’inscrit à la Croisade Eucharistique.

C’est encore dans la basilique Notre-Dame de Bonne Nouvelle que ce jeune « croisé » peut appliquer une partie de la devise du mouvement qu’il vient d’intégrer : « Prie, communie, sacrifie-toi, sois apôtre ». La Messe, qu’il sert fréquemment, est déjà le point culminant de sa journée. La Croisade Eucharistique a l’ambition de faire des enfants qui s’y engagent de véritables hosties « livrées à la volonté divine » pour aider à achever la Rédemption et pour garder la joie du don de soi, la joie du sacrifice, la plus belle qui existe.

C’est toujours dans la Basilique Notre-Dame de Bonne Nouvelle que Marcel Callo suit, à cette époque, les cours de catéchisme assurés par l’abbé Réminiac, vicaire de la paroisse et aumônier de la 5e Rennes, dans « la chapelle des catéchismes ». Ce prêtre fait découvrir à Marcel une école de vie qui comptera beaucoup dans sa vie : le scoutisme. Sa promesse a lieu le 18 juin 1934.

2. L’entrée dans le monde du travail

Le 1er octobre 1934, je jeune Marcel rentre en apprentissage comme ouvrier typographe à l’Imprimerie Provinciale de l’Ouest, rue du Pré-Botté, de l’autre côté de la Vilaine. Il y découvre le monde du travail, la classe ouvrière et l’anticléricalisme qui sévit dans le milieu du livre en ce temps-là. Mais, malgré des débuts difficiles, il ne se décourage pas et va même jusqu’à prendre la défense des autres apprentis mis à rude épreuve.

C’est que Marcel Callo puise à une source très précieuse pour lui : la Jeunesse Ouvrière Chrétienne. À l’invitation de l’abbé Martinais, nommé vicaire à Saint-Aubin en 1935, il rentre en septembre de la même année dans ce mouvement florissant, qui venait de naître en France. Un mouvement au programme exigeant qui se situe d’emblée du côté des travailleurs. « L’âme d’un jeune travailleur vaut plus que tout l’or du monde » entonnent alors les jocistes.

Marcel Callo n’abandonne pas pour autant le scoutisme. Durant l’année 1936, il dirige même une patrouille de scouts ouvriers – les Panthères. Mais, peu à peu, ses activités se concentrent sur la JOC. En juillet 1937, il représente la section Saint-Aubin au Parc des Princes, pour le congrès du 10e anniversaire du mouvement, juste avant d’être élu Président de la section en 1938.

Durant cette période, la basilique Notre-Dame de Bonne Nouvelle demeure au cœur de la vie du jeune typographe. Avant de rejoindre la rue du Pré-Botté, il y reçoit tous les jours l’Eucharistie, autant que les horaires de l’imprimerie le lui permettent. Il y retrouve aussi ses camarades de la section Saint-Aubin, qui doivent se faire de plus en plus discrets lorsque les activités des associations, dont celle de la JOC, deviennent interdites à partir du 28 août 1940.

3. Les fiançailles

C’est à cette époque que Marcel Callo fait la connaissance d’une certaine Marguerite Derniaux. Les biographes font remonter au mois de novembre 1941 le « coup de foudre » entre les deux jocistes. Une photographie les montre posant ensemble lors d’un mariage à Rennes, le 11 août 1942, dans la famille de Marguerite. Le surlendemain, Marcel déclare sa flamme.

Marcel et Marguerite vont immédiatement confier à la Vierge leur amour naissant et leur futur foyer dans la basilique Notre-Dame de Bonne Nouvelle. Très vite, Marcel fait part à sa mère de son projet de mariage et présente à toute la famille sa fiancée, qui est invitée à la communion de Michel, le dernier des enfants Callo.

Pendant la semaine, les Rennais peuvent apercevoir les deux amoureux sous les arcades de la Poste en fin d’après-midi, à deux pas de l’imprimerie. En tout bien toute honneur bien-sûr : ils ne se tutoient pas. Le dimanche, les fiancés se retrouvent sur les bancs de la Basilique, au pied de Notre Dame, pour recevoir l’Eucharistie, mus par le même idéal spirituel et la même foi en l’avenir. Tout va donc pour le mieux, les fiançailles officielles sont prévues pour la fin juin 1943…

4. La mort de sa sœur

Le ciel est splendide et le soleil brille en ce 8 mars 1943. C’est la veille de mardi gras. Des dizaines d’enfants s’égayent sur le Champ-de-Mars parmi les voyageurs qui fourmillent aux abords de la gare. Mais personne ne se doute qu’à très haute altitude, au-dessus de leur tête, alors que le rire des écoliers fuse autour des baraques foraines, une escadrille alliée est en train de lâcher ses bombes. Aucune alarme n’a le temps de se déclencher. En quelques minutes, le quartier est réduit à néant.

En entendant le fracas, qui retentit dans toute la ville, Marcel Callo quitte son atelier et se précipite sur le Champ-de-Mars. Il fonce à perdre haleine en direction du pavillon de Kergus et parvient difficilement à se frayer un passage parmi les gravats et les flammes. Dans un amas de plâtre, d’ardoises, de planches et de meubles écrasés, il découvre, effaré, le cadavre de sa sœur Madeleine, qui travaillait à cet endroit comme secrétaire au bureau du recrutement.

5. Le départ pour le STO

Le lendemain, un deuxième malheur s’abat sur Marcel Callo, coup sur coup : son ordre de réquisition pour l’Allemagne est arrivé. Il doit partir pour le Service du Travail Obligatoire. Son désarroi est total. Mais il ne dit rien, sauf à son frère Jean. Il attend que sa sœur soit enterrée pour annoncer la terrible nouvelle à son père et à sa mère, qu’il souhaite à tout prix ménager. A la douleur du deuil, et à l’approche de séparations qu’il redoute, s’ajoute un terrible cas de conscience : faut-il partir, comme on le lui ordonne, ou bien rester, pour résister ?

Finalement, craignant les représailles auprès de son frère Jean, en particulier, lequel va bientôt être ordonné prêtre, il choisit de partir. De plus, se dit-il, ce sera une formidable occasion de soutenir mes camarades là-bas.

Avant de quitter Rennes, Marcel se confie à ses proches. Il leur dit à tous en substance : « Ce n’est pas comme travailleur que je pars là-bas, c’est en tant que missionnaire. » Il existe plusieurs versions de cette phrase adressée à plusieurs personnes et relatées par elles de différentes manières. Mais c’est toujours la même idée qui revient : si je pars, ce n’est évidemment pas pour collaborer avec l’ennemi mais pour aller résister au cœur de l’Allemagne, dans la gueule du loup, à mes risques et périls. Il ne reverra alors ni Rennes ni la basilique Notre-Dame de Bonne Nouvelle.

6. L’apostolat, l’arrestation et l’emprisonnement en Allemagne

De fait, à peine arrivé à Zella-Melhis, où il est affecté dans une usine d’armement, Marcel Callo mène un apostolat très actif. Il cherche d’abord des messes en français auxquelles il puisse assister et fait le tour des baraques pour y emmener le plus de camarades possible. Puis il monte avec des jocistes et des scouts français présents sur place un petit groupe d’action catholique qu’il réunit souvent. Ce groupe rejoint clandestinement d’autres groupes similaires dans des villes voisines de sorte qu’un véritable réseau se met en place dans la région. « Je crois être à Rennes en pleine activité ! », écrit-il alors à ses parents.

Mais il n’en fallait pas moins pour attirer l’attention des autorités allemandes. Le 19 avril 1944, Marcel Callo est prié de suivre sur le champ un agent de la Gestapo qui vient le chercher à l’usine. Celui-ci répond à l’un des camarades de Marcel qui l’interroge sur les raisons de cette arrestation : « Ce monsieur est trop catholique ! » La directive de Himmler de juin 1943 mais aussi la note du chef de l’Office central de sécurité du Reich de décembre 1943 sont drastiques : toute organisation s’apparentant à la Jeunesse Ouvrière Chrétienne doit être dissoute dans le Reich. L’Action catholique française est suspectée d’activité anti-allemande.

À partir de ce moment-là, Marcel Callo commence un long chemin de croix qui témoignera d’une foi éclatante. D’abord, il est interrogé dans les caves de la Gestapo à Gotha aux côtés d’autres catholiques qui se trouvent dans la même situation que lui. Mais, sans succomber à la haine, les prisonniers récitent le chapelet pour leurs geôliers et mènent une vie de prière intense. Le 23 avril, par exemple, ils décident de chanter la Messe des Anges dans leurs cellules.

Puis Marcel Callo est incarcéré dans la prison de Gotha où il forme avec ses compagnons une communauté spirituelle très unie. Tous témoignent alors les uns envers les autres d’une fraternité sans faille. Le 18 juillet 1944, deux jours après avoir pu communier clandestinement – la dernière fois de sa vie sans doute – Marcel est transféré avec onze autres détenus dans une grande cellule où ils se retrouvent après les journées de travail forcé à l’extérieur.

Parmi eux se trouvent un prêtre, trois séminaristes et sept autres jocistes dont Fernand Morin. Le prêtre confesse, le dimanche il leur commente la Messe. Ils récitent tous des neuvaines à saint Ignace et à sainte Thérèse. L’un d’eux confectionne une croix avec des fleurs d’immortelles cueillies dans les champs au passage. Ce bouquet est toujours conservé aujourd’hui. Il constitue une sorte de relique qui témoigne d’une période privilégiée de la vie de Marcel et de ses compagnons.

7. L’internement dans les camps de Flossenburg et Mauthausen

Vers le 15 septembre 1944, les mandats d’internement des douze arrivent à Gotha : « Par leur action catholique et religieuse auprès de leurs camarades français pendant le stage du Travail Obligatoire en Allemagne, ont nui à la communauté du peuple allemand ». Ils se disent tous « contents du motif » et signent avec joie le formulaire.

Ils sont d’abord envoyés au camp de Flossenburg qu’ils atteignent après 10 jours de train. Désinfection, immatriculations, coups, appels interminables. Les croix, les chapelets et les médailles leur sont arrachés. Cependant, Marcel parvient à réunir ses quatre compagnons de châlit pour prier les Complies à l’aide d’un livre de piété qu’on lui dérobera. Un jour, en plein midi, il chante : « Plus près de toi, mon Dieu. » Un témoin dira : « il priait toujours. Il partageait son pain dont pourtant il avait bien besoin. »

Enfin, le 24 octobre, le groupe des douze est dispersé. C’est alors que Marcel Callo s’achemine avec trois d’entre eux seulement vers sa dernière demeure : Mauthausen. D’abord, il est affecté à Güsen I où il doit trier des rivets pour avion dix heures par jour. Nourriture infâme et coups des gardiens sont son quotidien. Puis il rejoint Güsen II pour travailler dans une usine souterraine douze heures par jour dans des conditions de plus en plus insupportables. Les morsures de chiens policiers s’ajoutent aux jets de cailloux, aux matraquages, aux coups de pieds dans le ventre et aux inspections avilissantes. Pourtant Marcel Callo très affaibli soutient par la prière ses camarades. Parfois, il se cache avec eux dans un coin de tunnel le temps d’un « Je vous salue ». « Confiance, dit-il, le Christ est avec nous… Il ne faut pas se laisser aller. Dieu nous garde. »

Mais son état empire rapidement. Il est admis à l’infirmerie, rongé par la tuberculose et la dysenterie. Les témoins de son agonie seront le docteur Peissel et le colonel Tibodo. Ce dernier déclarait pour le procès de béatification : « J’ai connu Marcel pendant quelques heures seulement, celles qui ont précédé sa mort en mars 1945, un mois et demi avant la libération : il est mort en quelque sorte dans mes bras […] Si moi, « parpaillot » qui ai vu des milliers de prisonniers mourir, j’ai été frappé par le regard de Marcel Callo, c’est qu’il y avait en lui quelque chose d’extraordinaire. Ce me fut une révélation : son regard exprimait une conviction profonde qu’il partait vers le bonheur. C’était un acte de foi et d’espérance vers une vie meilleure. (Il) avait un regard de saint ».

La croix en immortelles

Sources :

  • Marcel Callo, témoin d’une génération (1921-1945), Cardinal Paul Gouyon, 1981
  • Marcel Callo, jociste et martyr (1921-1945), Fanch Morvannou, 2007