Semaine de prière pour l’unité des chrétiens… et de l’humanité

Père Antoine Guggenheim, prêtre du diocèse de Paris.
Notre-Dame d’Espérance.
Prédication du 24 janvier 2021, Temple de l’Oratoire du Louvre

Un, deux, tiers

« Si je suis seul avec l’autre, je lui dois tout ; mais il y a le tiers. Est-ce que je sais ce que mon prochain est par rapport au tiers ?  Est-ce que je sais si le tiers est en intelligence avec lui ou sa victime ? Qui est mon prochain ? […] La relation interpersonnelle que j’établis avec autrui, je dois l’établir aussi avec les autres hommes. » (Emmanuel Levinas, Éthique et infini. Entretiens avec Philippe Nemo, Poche, 1982, p. 84)

Ces lignes d’Emmanuel Levinas éclairent le sens de cette Semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Ce qui garantit l’authenticité de la rencontre, c’est qu’elle ne s’enferme pas dans le vis-à-vis, mais s’ouvre à une fécondité pour l’un, pour l’autre et pour les tiers. On peut appeler cela le paradigme d’Emmaüs. Entre deux disciples qui cheminent ensemble et font mémoire de leurs vies, la juste distance, ou plutôt la juste proximité permet d’accueillir Jésus. L’œcuménisme est un altruisme et un universalisme ouvert.

Ecoutons encore Emmanuel Levinas :

« L’humanité […], c’est l’être qui se défait de sa condition d’être : le dés-inter-essement. […] C’est moi qui supporte autrui, qui en suis responsable. […] De fait, il s’agit de dire l’identité même du moi humain à partir de la responsabilité, c’est-à-dire à partir de cette position ou de cette déposition du moi souverain dans la conscience de soi, déposition qu’est précisément sa responsabilité pour autrui. La responsabilité est ce qui exclusivement m’incombe et que, humainement, je ne peux refuser. Cette charge est une suprême dignité de l’unique. […] Nous sommes tous responsables de tout et de tous devant tous, et moi plus que tous les autres. » (p.96-98)

L’œcuménisme est un pas de côté, un décentrement, la reconnaissance d’un manque en moi, d’une fragilité, d’une vulnérabilité. Une humilité personnelle et institutionnelle qui grandit. L’œcuménisme, c’est aussi la perception d’un manque chez l’autre, d’un appel à l’aide d’un prochain que je ne peux pas ignorer quand sa voix retentit dans mon cœur. L’œcuménisme c’est enfin la perception d’une responsabilité commune pour autrui, un tiers – potentiellement l’humanité entière. Pour cesser d’être œcuménique, autant cesser d’être chrétien. Je voudrais comprendre un peu mieux avec vous ces deux dimensions de l’œcuménisme : il est un don du Christ, il est un appel venu de nos fragilités.

L’œcuménisme, don du Christ

En effet, vous tous que le baptême a unis au Christ, vous avez revêtu le Christ ; il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus. Et si vous appartenez au Christ, vous êtes de la descendance d’Abraham : vous êtes héritiers selon la promesse. (Galates 3, 27-29)

Nous sommes ensemble pour prier pour l’unité des chrétiens. Mais ne sommes-nous pas déjà Un ? Ce que Jésus nous a laissé de plus essentiel ne l’avons-nous pas en commun ? Cela tient en peu de mots et peu de gestes :

Une prière : le Notre Père. En commun

Un repas en mémoire de lui : la Cène. En commun

Un rêve de communion fraternelle comme vie nouvelle et comme bonne nouvelle. En commun.

Le lavement des pieds comme modèle du service de tout homme et de tout l’homme. En commun.

En tout cela, nous sommes déjà un. N’est-ce pas ce que dit Paul ? Bien sûr, les disciples et les églises comprennent parfois ces biens communs de manières différentes, et ces différences sont significatives.  Chacun estime que ces différences relèvent de la fidélité à la Parole de Jésus. Loin de moi de vouloir les minimiser. Mais chacune a sa cohérence et rencontrer l’autre, c’est aussi apprendre à connaître son univers et à reconnaître sa cohérence.

« Chaque être humain reçoit une vérité qui sera fonction de l’environnement où il a grandi, évolué. Par conséquent, la vérité n’est jamais absolue, elle est différente pour chacun. Et le dialogue nous permet de confronter notre propre vérité à celle de l’autre, nous poussant ainsi à l’examiner et à prendre conscience parfois que celle-ci n’en est pas une. » (Mohammed Abu-Nimer, Extrait d’Azimut N°50)

Bernard Cottret, ce très regretté ami commun, me disait deux choses à ce sujet, à peu près dans ces termes : j’ai besoin pour vivre en disciple de Jésus de la distance avec la sacramentalité que m’offre la foi réformée. Trop proche, Dieu me bouche la vue, m’obscurcit la foi. Il disait aussi : écrire une histoire confessionnelle – on sait ce que l’historiographie des réformes lui doit – ne m’intéresse plus. Nous partageons en commun les questions que posent nos traditions et notre temps, et la difficulté à y répondre. Nos réponses diffèrent, mais nulle église ne peut prétendre à une supériorité, à une aisance plus grande que l’autre, sinon par une pompeuse absurdité que je ne supporte plus.

Revenons au triptyque paulinien de l’épître aux Galates, un des duos est directement religieux : « Pour vous que le baptême a unis au Christ… il n’y a plus ni Juif ni Grec ». Dans le passé, nous nous sommes beaucoup servis de la distinction biblique d’Israël et des Nations, des Juifs et des païens pour nous insulter les uns les autres, et nous glorifier nous-mêmes. De la « Captivité babylonienne de l’Eglise » à l’accusation de littéralisme charnel judaïsant… De beaux combats, mais que d’ignorance !  Paul aurait dû nous rappeler à tous que les trois fameuses distinctions dont il dit qu’elles trouvent leur unité dans le Christ et l’Eglise sont des lieux de la bénédiction de Dieu, des chemins d’accomplissement de l’histoire. Dieu distingue pour faire être et pour bénir. L’Esprit saint est le maître de chant de l’harmonie des différences.  Le Christ est présent dans ce qui nous rassemble et dans ce qui nous distingue. L’unité divine est au service de la diversité de l’Eglise et de l’humanité, quand elle se vit et se cherche dans une juste distance, ou plutôt une juste proximité.

Prions donc pour l’unité, pour l’unité déjà là et à faire grandir sans supprimer les différences. Quand Jésus demande au Père pour ses disciples « qu’ils soient uns », « comme le Père et moi nous sommes Un » (Jean 17 et 10), il ne pense pas, pardon de le dire, aux divisions qu’inventeront nos intellectuels et nos théologiens. Il pense à la condition présente et à venir de ses disciples, dont la diversité est originelle. Il ne veut pas plus la disparition de leurs différences que de la différence qui existe entre le Père et lui ! Différence infinie dans l’unité infinie de leur être. Pures relations intra-divines entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit.

L’Eglise – pour reprendre le mot qui désigne la communauté chrétienne dès le premier écrit du Nouveau Testament, la 1ère lettre de Paul aux Thessaloniciens et que Matthieu place une fois dans la bouche de Jésus (Matthieu 18) – est un rassemblement de personnes diverses qui n’ont en commun que l’appel de Jésus entendu et accueilli dans les cœurs. En ce sens, l’Eglise, et l’humanité entière appelée par Dieu à la Vie, est une icône de la Trinité. C’est pour elle que Jésus demande depuis l’origine l’unité, l’art de vivre la diversité comme une bénédiction et une source d’inspiration dans le monde. Notre prière pour l’unité n’est pas d’abord une réponse aux querelles et aux déchirures de l’histoire, à l’exil, à l’absence d’unité des uns avec les autres.

Ce que nous avons en commun, c’est la prière pour l’unité de l’humanité comme source de croissance en chacun et en tous. Dans les personnes et les institutions, au culte, au travail, dans les familles… Juifs et Grecs, que le Père réconcilie, Maîtres et Esclaves, que Jésus sauve de la violence, Hommes et Femmes, que l’Esprit harmonise et rend féconds. Ces grandes catégories humaines sont des symboles de ce qui fait la richesse de nos vies, de nos Eglises, de l’histoire de l’humanité. De l’oppression à la reconnaissance de l’autre, de la compétition à la collaboration, de l’exclusion à la synergie. Notre témoignage rendu à celui qui sauve le monde, il est là. Notre prière et notre mission. La diversité au service de l’unité ; l’unité au service de la diversité. Ne rien abolir de nos différences, mais convertir nos jalousies et nos violences institutionnelles et personnelles. Car apologétique et prosélytisme cachent sous de beaux noms de « pompeuses absurdités » (Pape François)

L’œcuménisme, appel de nos fragilités

Si nous avons en commun ce don à faire grandir, nous avons aussi en commun bien des fragilités. Nous défaillons dans notre accueil du don du Christ. Prier pour l’unité, c’est nous soutenir dans le désir de conversion. Non pour éliminer nos vulnérabilités, mais pour les assumer et les convertir en humilité, en décentrement, en appel à l’autre. Jésus opère ce travail sur les fragilités spécialement quand il parle avec des responsables religieux : prêtres, pharisiens, docteurs de la loi, scribes, etc. Le divin est miséricordieux et exigeant, tout le monde le sait. Autant il est doux envers les méprisés, autant il est rude envers ceux qui prétendent éclairer les autres.

Je voudrais relire avec vous à ce propos le début chapitre 23 de l’Evangile selon Saint-Matthieu. « Hélas pour vous… » : ces lamentations concluent un enseignement public ouvert par des béatitudes : « Heureux les pauvres… ». Il s’agit bien de lamentations, pas de malédictions.  Le chemin des béatitudes reste ouvert à tous à tout moment. Il s’agit d’une remise en route, d’une opération de la cataracte, ou du nef optique. Ces « Hélas ! » sont des appels vigoureux à changer de direction ou même de vie. Mon expérience est que cette opération est très difficile à opérer dans l’entre-soi, mais se fait surtout dans la rencontre vraie des personnes fragilisées par la vie, de celles et ceux qui ont découvert le prix de la rencontre de l’autre et de la relation mutuelle de soin. Echange de dons désintéressé. Je crois que nous en avons tous besoin, les uns vis-à-vis des autres et vis-à-vis des tiers vers qui nous envoie Celui qui nous appelle.

Le principe de lecture de ces lamentations évangéliques est que Matthieu n’écrit pas pour dire du mal des absents – ces responsables religieux que Jésus veut remettre en route –, mais pour interpeler les responsables des églises chrétiennes à qui et pour qui il écrit son évangile.

  1. Alors Jésus s’adressa aux foules et à ses disciples,
  2. et il déclara : « Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse.
  3. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas.
  4. Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt.
  5. Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ;
  6. ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues
  7. et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi.
  8. Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères.
  9. Ne donnez à personne sur terre le nom de père, car vous n’avez qu’un seul Père, celui qui est aux cieux.
  10. Ne vous faites pas non plus donner le titre de maîtres, car vous n’avez qu’un seul maître, le Christ.
  11. Le plus grand parmi vous sera votre serviteur.
  12. Qui s’élèvera sera abaissé, qui s’abaissera sera élevé.

Vous n’avez qu’un seul maître, le Christ, et vous êtes tous frères.

Être chrétien, être responsable de communauté par sacrement, par fonction ou par nomination, peu importe, ne suffit pas. Il s’agit de devenir disciples du Christ et le chemin de ce devenir, c’est l’accueil de la filiation divine et la pratique et de la fraternité sans borne. La pratique du culte ne suffit pas – cela se saurait, et Isaïe l’a déjà dit – à la charité et à la justice. Jésus désigne dans l’ordre, un peu plus loin, ces trois essentiels : « la justice, la miséricorde, la foi » (Mt 23, 23). La foi en troisième. La foi est la mise en œuvre confiante de la justice et de la miséricorde parce qu’on a touché le fond de l’être, Dieu et le pauvre. Témoigner, toujours ; prêcher, parfois ! Ecouter d’abord ce que me dit cette Parole que je donne à entendre aux autres. Faire grandir l’unité en soi par la parole du Royaume. Si la Parole n’est pas « vivante » pour moi, si elle ne descend pas « jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles » ; si elle ne « juge [pas] des intentions et des pensées » de mon cœur (Hébreux 4), elle ne changera pas mes actes, et je ne serai qu’une trompette qui sonne (1 Corinthiens 13).

Comment se laisser transformer par la Parole qui réconcilie les différences et construit la fraternité ? Mon expérience, c’est qu’il faut aller au plus loin des limites de l’humanité pour y reconnaître la fraternité, il faut dépasser ce qui me semble être les frontières de l’humain, descendre dans l’enfer des pauvretés à la rencontre d’un prochain que je ne connais pas encore dans sa misère, et dont je me découvrirai peut-être responsable, d’égal à égal. Nul ne connaît son appel avant de l’avoir entendu, mais celui qui n’écoute pas l’appel de son cœur, aussi dérangeant soit-il, ne peut pas trouver le bonheur.

Redécouvrir à partir de cette expérience d’exil et de rencontre une manière de penser et d’agir différente, cohérente avec le message du Christ. Tu veux être chrétien, tu veux être témoin, à l’église, au temple, en famille, au travail, dans la vie culturelle, prends le temps de la rencontre sincère, du service des plus fragiles, des plus éloignés, de ceux dont la détresse parle à ton cœur pour vivre l’expérience de la rencontre vraie. C’est elle qui va te changer par l’exercice pratique de la grâce de ton baptême dans le Christ réconciliateur.

L’œcuménisme ne sera plus alors une question périphérique, mais une décision et un goût de la foi. Il ne s’agit pas d’émotion, il s’agit de réflexion et de mission chrétienne. « Toi et moi j’y crois », écrit Philippe Pozzo di Borgo, le héros malgré lui du film Intouchables. La phrase magique que nous révèlent ces « éclaireurs d’humanité » que sont, pour lui, les personnes handicapées et en particulier les « tétras , c’est : « J’ai besoin de toi ». Viens vivre avec moi, prenons soin l’un de l’autre.

Avant, je pensais ne dépendre de personne, comme la plupart d’entre nous. Mais j’ai besoin de vous. Même le plus puissant parmi les individus a besoin de l’autre, à des degrés plus ou moins importants. Ce n’est pas seulement une question de survie, mais aussi et surtout d’efficacité. Plus encore il suffit d’évoquer sa fragilité à venir […]. Nous sommes tous dépendants les uns des autres, nous l’avons été totalement à la naissance, nous le serons sans doute à la fin de notre vie. […] Nous sommes tous dans cette heureuse interdépendance, tellement plus riche que de vouloir sécuriser sa dépendance par le biais de l’argent. L’école de la dépendance est à opposer au ring de la possession et de la compétition […], bienheureux de faire partie de cette humanité partagée. (p. 175-176 et 185)

Je crois aussi que le monde, qui a été pourtant habité par des milliards d’individus depuis le début, n’est jamais le même après le passage d’un seul d’entre nous. L’unique chose que je puisse sentir, bien qu’à la limite de la perception, c’est qu’à chaque naissance ou à chaque mort, le monde et la mémoire du monde s’inscrivent différemment par la simple existence d’un seul. Il garde la trace de tous. (p.197)

Conscient de la fragilité, de la finitude, du temps qui passe, de la souffrance, je ne peux qu’éprouver une sorte de grande fraternité. Il n’y a que la fraternité qui permette à ce monde de vivre. Dans cette solitude inouïe de notre humanité, s’il n’y a pas la fraternité, notre monde est une horreur absolue. (p.199) (Philippe Pozzo di Borgo, Toi et Moi, j’y crois, Bayard, 2015, passim)

L’œcuménisme est un exercice pratique de la fraternité. Laissons-les théologiens réparer ce que leurs pères ont déchiré. La rencontre est le chemin et le but du dialogue interreligieux. La prière pour l’unité des chrétiens est une remise en cause de notre autosuffisance. « Avant, je pensais ne dépendre de personne » : chacun chez soi… tous en zoom spirituel, à distance les uns des autres dans nos chers murs depuis des siècles. On ne vit pas la fraternité en télétravail ! C’est par amour de ce qui nous est commun et de ce qui nous distingue que nous avons besoin de fraternité, d’entraide, de confiance dans l’autre, d’estime, d’amour. L’ignorance, l’indifférence, le mépris ne sont pas un don du Christ, ni une réponse à la hauteur de nos fragilités. Ou bien nous changeons de regard sur nos dons et nos fragilités, sur le sens de notre unité et de notre diversité, et nous fortifions notre vie de famille (quoi de plus divers que des frères et sœurs !), ou bien le bon Dieu cherchera en dehors de nous les témoins de l’éthique de la responsabilité pour autrui dont il a besoin pour éclairer le monde et nous convertir à Lui.

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