Diocèse de Rennes

Mgr d’Ornellas pour le départ des Carmélites : une « marche guidée par l’espérance, les yeux fixés sur l’Amour »

Homélie pour la Messe d’action de grâce à l’occasion du départ des Carmélites, par Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes, à la cathédrale Saint-Pierre de Rennes, le dimanche 24 novembre 2018.

VOIR AUSSI : Départ des Carmélites de Montigné : un deuil et une espérance
Apocalypse  11, 3-12
Psaume 143
Évangile selon saint Luc  20,27-40

Nous pouvons tous demander la grâce de devenir semblables à ceux que nous entendons dans l’Évangile : des « scribes » (Lc 20,39). Oui, vous, les Carmélites avec moi et moi avec vous, nous pouvons nous réjouir d’être ces « scribes » qui disent à Jésus : « Maître, tu as bien parlé. » Quelle grâce de pouvoir dire au Seigneur Jésus : « Tu as bien parlé ! » Alors, nous ne l’interrogeons plus sur rien. Nous avons reconnu que sa Parole est une bonne parole, qu’elle nous éclaire et nous rassasie. Sa parole nous donne l’espérance.

Moïse et Élie

Les « deux témoins » (Ap 11,3) ou les « deux prophètes » (Ap 11,20), qui ont le pouvoir d’empêcher la pluie de tomber ou de changer les eaux en sang (cf. Ap 11,6) sont Moïse et Élie. Moïse est l’homme le plus humble que la terre ait porté (cf. Nb 12,3) ; il est celui qui est allé, si je peux dire, au-delà du voile pour découvrir que Dieu est « miséricordieux » (Ex 34,7). Quant à Élie, il a connu la dépression, la faiblesse extrême : « Prends ma vie, car je ne vaux pas mieux que mes pères. » (1 R 19,4) ; en marchant jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu, il se découvrira brûlant de zèle pour le Seigneur (cf. 1 R 19,14). Élie est devenu rempli de l’infinie miséricorde de Dieu, cette miséricorde qui est un feu brûlant de charité.

Moïse et Élie reçoivent un ordre : « Montez jusqu’ici ! » (Ap 11,12). L’un et l’autre sont montés au sommet de la « montagne de Dieu ». Nous aussi, nous recevons chaque jour – et aujourd’hui de façon particulière – cette invitation pleine de miséricorde : « Montez ! »

Le regard attaché à Jésus

En ce jour qui, avant la réforme liturgique, est celui où on célébrait la fête de saint Jean de la Croix, comment ne pas penser à lui et à sa « Montée du Carmel » ? Il y écrit en faisant parler Dieu : « Puisque je t’ai dit toutes choses dans ma Parole, qui est mon Fils, il ne me reste plus rien à te répondre ni à te révéler. Fixe les yeux sur lui seul, car j’ai tout renfermé en lui : en lui j’ai tout dit et tout révélé. Tu trouveras en lui au-delà de ce que tu peux désirer et demander. Tu demandes une parole, une révélation, une vision partielle : si tu attaches les yeux sur lui, tu trouveras tout en lui. » (2, XXII, 5) Pour monter sur la montagne, il faut donc fixer son regard sur le Christ. Plus que cela, il est nécessaire que nos yeux soient « attachés » sur lui. Quelle belle formule de saint Jean de la Croix ! D’ailleurs, un peu plus loin, il continue à faire parler Dieu : « Si donc tu désires entendre de ma bouche une parole de consolation, regarde mon Fils. » (2, XXII, 6) Voilà comment nous sommes invités à répondre à l’ordre qui nous est donné : « Montez jusqu’ici ! » Pour répondre à cette invitation que Dieu, dans son infinie miséricorde, nous fait, Il nous invite à fixer notre regard sur le Christ.

Pour cela, il n’est point nécessaire de regarder vers le haut, qui serait toujours plus haut qu’on ne le peut, qui nous dépasserait de toute part, qui nous découragerait car il est inaccessible. Il convient tout simplement de fixer notre regard sur le Christ, qui s’est fait notre « frère » (cf. Rm 8,29). Nous le savons, « il s’est abaissé » (Ph 2,8), il est descendu jusqu’à nous et, à l’image de ce qu’il a fait avec les disciples d’Emmaüs, il marche à notre côté, à notre pas, à notre rythme. Il est présent dans nos faiblesses. Il est présent dans nos découragements. Il est présent quand nous sommes en bas. Il est là tout proche. Il se met tout contre nous, comme un frère qui nous prend par la main. C’est avec lui que nous avançons. C’est en fixant notre regard sur lui, à nos côtés, que nous pouvons répondre à l’invitation que Dieu nous fait : « Montez jusqu’ici ! »

Le casque de l’espérance

Selon saint Jean de la Croix, ce regard posé sur Jésus, c’est notre espérance : « Saint Paul appelle l’espérance le casque du salut (1 Th 5,8). Le casque est une armure qui protège entièrement la tête et la couvre de telle sorte qu’elle ne laisse à découvert qu’une simple visière, par laquelle le guerrier peut voir. » (Nuit obscure, 2, XXII, 7) Et saint Jean de la Croix continue : « Telle est l’espérance. » Il poursuit l’image de saint Paul sur le casque : « Il ne reste plus à l’âme aucune ouverture par où les flèches du siècle puissent le blesser. On ne lui laisse, pour ainsi parler, qu’une visière, par où elle peut porter ses regards en haut. C’est bien l’office que remplit l’espérance à l’égard de l’âme : il lui fait lever les yeux pour regarder Dieu, et rien davantage. » Alors, sous la plume de saint Jean de la Croix, viennent les Psaumes  que nous prions tous les jours : « Mes yeux sont toujours vers le Seigneur » (Ps 24,15). Et encore : « Comme les yeux de la servante sont attachés sur les mains de sa maîtresse, ainsi nos yeux sont fixés sur le Seigneur notre Dieu, jusqu’à ce qu’Il ait pitié de ceux qui espèrent en Lui » (Ps 122,2). Alors, notre saint docteur exalte l’espérance – « ma folie à moi, c’est d’espérer » – qu’il compare à une livrée verte dont nous nous revêtons : « Cette verdeur de la vive espérance en Dieu communique à l’âme un si grand courage, une si étonnante énergie, une telle élévation vers les biens d’en-haut. » (2, XXII, 6)

En effet, cette espérance établit un lien unique avec le Seigneur Jésus : « À cause de cette livrée verte, c’est-à-dire à cause du soin qu’a cette âme de regarder sans cesse vers Dieu et de ne s’occuper que de Lui, elle plait tellement au Bien-Aimé, qu’il est vrai de dire qu’elle obtient autant qu’elle espère. Aussi l’Époux du Cantique des Cantiques déclare-t-il à son épouse qu’ « elle l’a blessé d’un seul regard de ses yeux » (Ct 4,9). »

Quelle admirable fécondité de l’espérance ! Non seulement nous-mêmes, nous sommes blessés par l’amour et la miséricorde que Jésus nous porte, mais c’est aussi lui-même – lui qui seul est saint – qui est blessé par notre espérance. Voilà comment notre « frère » chemine avec nous, tout proche de nous, nous tenant fortement la main pour monter avec nous. Quelle étonnante montée nous pouvons faire quand nous sommes ainsi pris dans cette marche avec le Seigneur Jésus !

Sur la montagne de l’Amour

Mais où montons-nous ? Saint Jean de la Croix continue : « Sans cette livrée verte de l’espérance en Dieu seul, c’est en vain que l’âme se serait élancée à la conquête de l’amour. » (2, XXII, 8) L’Amour ! Voilà ce vers quoi nous montons. Voilà la grande vérité qui nous retient et à laquelle nous aspirons tous : être remplis d’amour, comme le prophète Élie.

Permettez-moi, pour finir, de laisser la parole à sainte Thérèse de Jésus, celle qui, à Saint Pierre de Rome où elle est la première statue sur la droite à nous accueillir, est appelée : « Mater spiritualium ». Elle écrit au chapitre 5 des Fondations : « La souveraine perfection ne consiste évidemment pas dans les joies intérieures, ni dans les grandes extases, ni dans les visions, ni dans l’esprit de prophétie. » Comme cela parait « évident » à sainte Thérèse ! Voilà celle qui est votre Mère en tant que Carmélites mais qui est aussi notre Mère à nous qui voulons être des « spirituels ». Sainte Thérèse continue : « Elle consiste à rendre notre volonté tellement conforme à celle de Dieu que nous embrassons de tout notre cœur ce que nous croyons qu’Il veut, et que nous acceptons avec la même allégresse ce qui est amer et ce qui est doux, dès que nous comprenons que Sa Majesté le veut. […] L’amour, quand il est parfait, possède assez de force pour oublier son propre contentement et ne songer qu’à être agréable à celui qui nous aime. Et, en vérité, quand nous avons l’assurance de faire plaisir à Dieu, tous les travaux quelque pénibles qu’ils soient, nous semblent doux. »

Les travaux de fermeture du Carmel de Montigné sont en vérité « pénibles ». Fermer le Carmel est un travail « pénible ». C’est un travail intérieur – un deuil – qui n’est pas facile et qui est bien « pénible ». Pourtant, accompli dans l’amour et dans la conviction que cela correspond à ce que Dieu demande, ce travail « semble doux ». C’est cela l’œuvre mystérieuse de la grâce de Dieu en nous et dans nos Communautés !

Sainte Thérèse se met alors à chanter la charité : « O Charité, comme tu embrasses ceux qui aiment véritablement le Seigneur et connaissent les dispositions de son cœur ! Quel repos pourraient-ils prendre, lorsqu’ils croient pouvoir contribuer tant soit peu au bien d’une seule âme, lui faire aimer Dieu davantage, lui procurer quelques consolations ou la délivrer de quelques dangers ! Quel repos pourraient-ils gouter s’ils recherchaient leur repos personnel ! Quand ils ne peuvent servir le prochain par leurs œuvres, ils ont recours à la prière. Ils pressent le Seigneur de sauver les âmes qu’ils ont la douleur de voir se perdre en grand nombre. Ils font le sacrifice de leur joie personnelle et ils le font de bon cœur. Ils méprisent leur propre repos pour ne songer qu’à mieux accomplir la volonté du Seigneur. »

Ainsi, la fermeture du Carmel de Vezin-le-Coquet n’est pas simplement un deuil. Il est un « exode », à l’image de celui qu’a vécu Moïse qui a ainsi découvert la Miséricorde de Dieu et sa puissance. Il est une « marche » à la suite du prophète Élie qui, dans sa faiblesse, a reçu la force de Dieu pour monter sur la montagne et se laisser envahir par la charité de Dieu. Mais en amont de tout cela, pour vous, Carmélites, qui, comme nous, êtes filles d’Abraham, cela correspond à sa marche à lui, lui qui est allé « de campements en campements » (Gn 12,9). Il a pu cheminer ainsi en étant habité par l’espérance, les yeux rivés sur la Promesse de Dieu (cf. He 11,13). Voilà la marche que le Seigneur, dans sa miséricorde, vous invite à faire. Marche guidée par l’espérance, les yeux fixés sur l’Amour.

Et vous faites cette marche parce que vous avez en vous les dispositions qui sont dans le cœur de Dieu. Vous recevez en vous les mêmes dispositions qui sont dans le Christ Jésus (Ph 2,5), lui qui veut que tous les hommes soient sauvés (1 Tm 2,4).