Mgr d’Ornellas reçoit le Prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France

Jacqueline Cuche ; Mgr Pierre d’Ornellas ; Hubert Heilbronn, fondateur du Prix AJCF, le rabbin Michaël Azoulay

C’est la première fois qu’un évêque reçoit cette distinction. Mgr Pierre d’Ornellas a reçu ce 20 novembre le prix décerné par l’Amitié Judéo-Chrétienne de France au collège des Bernardins de Paris.

Yann Béguin

« En m’offrant ce prix, vous reconnaissez une sensibilité vivre qui m’habite ». L’Archevêque de Rennes semblait heureux devant le public de 150 personnes rassemblé au Collège des Bernardins ce 20 novembre 2019. Un lieu magnifique, dédié au dialogue intellectuel, dont il a accompagné la création du temps où il était secrétaire du Cardinal Lustiger. C’est d’ailleurs bien à l’école de l’Archevêque de Paris qu’il s’est forgé cette attention au dialogue judéo-chrétien.

« Notre amitié est providentielle »

Dans un contexte national tendu sur la laïcité et une inquiétante remontée de l’antisémitisme, la remise du prix 2019 de l’association Amitié Judéo-Chrétienne de France prenait une couleur particulière. Mgr Pierre d’Ornellas a préféré évoquer, sans langue de bois, les fragilités et les rejets réciproques des deux religions, pour mieux en appeler à réparer cette histoire douloureuse au nom d’une amitié qu’il qualifie de providentielle. En communion avec son public, militant de ce dialogue, il a livré à un commentaire érudit et émouvant du texte biblique de la rencontre de Esaü et Jacob, y voyant le signe de la réconciliation et de la fraternité judéo-chrétienne.

EN SAVOIR PLUS

Avant son intervention, la présidente de l’association avait accueillie l’Archevêque de Rennes, et avait donné la parole à plusieurs invités. Michaël Azoulay, rabbin de la synagogue de Neuilly sur-Seine, a témoigné de sa rencontre avec Mgr d’Ornellas dans le cadre de la réflexion bioéthique. C’est en voyant l’engagement de l’Archevêque de Rennes sur cette question de société qu’il a eu envie de s’impliquer aussi dans le débat.

Jean-François Bensahel, Président de la Synagogue Copernic et co-président de récent « Judaïsme en mouvement », a co-écrit avec Mgr d’Ornellas un livre qui fait référence « juifs et chrétiens, frères à l’évidence ». Il a insisté sur la profondeur de la relation entre les juifs et chrétiens : plus que de l’amitié, il s’agit de fraternité. Dans la situation actuelle, cette soirée est signe pour lui d’une vraie espérance.

L’Amitié Judéo-Chrétienne de France a été fondée en 1948 par un petit groupe de protestants, de catholiques, d’orthodoxes et de juifs, dont Jules Isaac, un rennais. C’est la plus ancienne association française consacrée au dialogue entre les deux religions.

Un groupe local à Rennes porte le nom de Groupe Jules Isaac et organise régulièrement des rencontres.
1 rue de la Frèche, 35650 Le Rheu – Mél. groupejulesisaac@gmail.com

 


Intervention de Mgr Pierre d’Ornellas

Prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France
Collège des Bernardins – 20 novembre 2019
Mgr Pierre d’Ornellas, archevêque de Rennes

Dois-je vous avouer à nouveau ma surprise quand j’ai appris que vous m’aviez attribué le prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France pour cette année 2019 ? En effet, je n’ai pas le sentiment d’avoir beaucoup travaillé au rapprochement entre Juifs et Chrétiens. Mais votre prix rejoint sûrement une sensibilité vive qui m’habite au sujet de cette amitié. Il invite chacun à vivre de cette sensibilité. Je vous en remercie donc vivement.

Je remercie aussi chacun pour les propos qui me sont adressés ce soir au Collège des Bernardins. Je me souviens qu’ici même, il y a quatre ans, le 23 novembre 2015, le Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, remettait à l’Archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois, la « Déclaration pour le Jubilé de fraternité à venir ». Je l’ai reçue personnellement avec beaucoup de gratitude. Dans cette Déclaration est exprimé le « devoir » des Juifs : « Accueillir, en synergie avec le judaïsme, le christianisme comme la religion de nos frères et sœurs. » Voilà que le décor est planté : la fraternité est dite d’emblée. Elle est le fruit d’un long chemin.

C’est pourquoi, en vous remerciant, je pense à nos devanciers dont nous sommes ensemble les héritiers et qui ont noué les fils de l’amitié judéo-chrétienne en raison de la fraternité qui lie Juifs et Chrétiens. À tous ces devanciers aussi, je voudrais exprimer ma gratitude, ou plutôt notre gratitude, d’autant plus qu’ils ont parfois frayé un chemin de façon solitaire, dans l’indifférence voire dans l’hostilité de leurs coreligionnaires.

Permettez-moi ce soir de faire mémoire d’un rennais : Jules Isaac. Il est né à Rennes et avant-hier, le 18 novembre, était l’anniversaire de sa naissance en 1877. De façon personnelle, selon la lumière et la souffrance habitant sa conscience, il s’est engagé en montrant que la lecture attentive des quatre Évangiles attestait que l’antisémitisme n’a aucune raison d’être chez les chrétiens. Permettez-moi de faire aussi mémoire du Docteur Bernard Lobel qui m’a accueilli à la Synagogue de Rennes et qui était devenu un ami. Il vient de décéder. Je me souviens l’avoir croisé dans le TGV pour Paris : il m’a alors dit qu’il allait ici, aux « Mardis des Bernardins ». Que paix soit à son âme dans le Royaume de l’Éternel !

Mais le Collège des Bernardins évoque aussi saint Bernard, l’ami des Juifs, sans qui ce Collège n’existerait pas, et aussi, dix siècles plus tard, le cardinal Jean-Marie Lustiger qui voulut la vie actuelle de ce Collège et dont on connait les efforts pour que se tissent de justes relations fraternelles entre Juifs et Chrétiens.

Éclairé par ces figures et par d’autres encore, je perçois combien il est tout à la fois enrichissant et déstabilisant de se situer devant ce que j’appellerai le mystère de l’amitié entre Juifs et Chrétiens. En effet, cette amitié n’esquive pas la différence abyssale qui nous sépare, et, en même temps, elle est habitée par une sorte d’évidence – qui vient d’être rappelée – pour laquelle nous recherchons sans cesse la meilleure manière de l’exprimer et la juste façon de la vivre.

Personnellement, j’ai le sentiment qu’en me remettant ce prix, vous me placez à nouveau devant notre amitié, et vous m’imposez en quelque sorte le devoir de la scruter pour tenter d’y percevoir quelques lumières pour ma vie et ma mission. Plus j’avance, plus je pense que cette amitié appartient au dessein de Dieu pour le salut du monde et pour sa paix, mais je suis bien malhabile pour trouver les mots qui la disent de façon ajustée. Cependant, je voudrais esquisser ce soir deux réflexions : la première à partir du fait évangélique des douze Apôtres (1) ; la seconde à partir de la rencontre biblique d’Esaü et Jacob (2). Je terminerai en soulignant que notre amitié est providentielle (3)

 

1. Tradition juive et foi chrétienne

Cette année, le prix de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France est remis à un évêque qui, avec les autres évêques de l’Église Catholique, appartient à ce que l’Église appelle le « Collège des évêques[1] ». Le mot « collège » exprime la stabilité de ce groupe (non de sa composition) au long des siècles. Selon la foi catholique, ce « Collège » succède directement au Collège des douze Apôtres qui étaient douze Juifs « choisis » (cf. Jn 15,16) par Jésus, juif lui aussi.

L’évoquer ce soir, c’est nous mettre ensemble devant le défi suivant : comment appréhender que l’événement Jésus de Nazareth, mort crucifié sous Ponce Pilate et ressuscité d’entre les morts selon la foi des Apôtres, a été compris et rapporté par ces mêmes Apôtres non seulement selon la foi qui les a animés mais aussi selon la tradition juive dont ils étaient nourris ? Si, selon saint Irénée, évêque de Lyon au IInd siècle, le Christ a apporté avec lui « toute nouveauté[2] », celle-ci n’a pu être dite, transmise et mise par écrit qu’à partir des Écritures d’Israël dont le sens fut tout à la fois porté par la tradition orale juive et donné dans la Résurrection de Jésus.

Aussi, en me remettant ce prix, vous m’invitez comme évêque à entrer plus avant dans la foi des Apôtres sans omettre de recueillir les enseignements de la tradition orale juive, la « Torah orale » sur laquelle Pierre Lenhardt, d’heureuse mémoire, a tant médité[3]. Cette tradition ne peut être absente de la Tradition vivante de l’Église dont la foi des Apôtres – douze Juifs – fut l’origine. Plus que cela, cette tradition orale est indispensable à la Tradition de l’Église, bien que le Nouveau Testament ait été mis par écrit avant la Mishna.

En effet, Jésus n’a pas choisi douze païens, mais douze Juifs. Par ce geste – posé après toute une nuit en prière sur la montagne (cf. Lc 6,12) –, il inscrit délibérément la foi en Lui – la foi des Apôtres et celle des chrétiens d’hier et d’aujourd’hui – dans la tradition dont il se réclame lui-même, lui le fils d’Israël. Par ce choix, il suggère qu’il est impossible de le comprendre sans faire appel à la tradition dont sont pétris les « Douze » (cf. Mt 10,5 ; Mc 3,16) qu’il a « appelés » et « institués » (cf. Mc 3,13-14) pour être « ses témoins » (cf. Lc 24,48 ; Ac 1,8).

Nombreuses sont les paroles de Jésus qui attestent qu’il vit lui-même de la tradition orale juive, à commencer par ses affirmations sur la résurrection des morts (cf. Mt 22,31), qui est aussi exprimée par exemple chez Marthe dans l’évangile de Jean (cf. Jn 11,24) et chez Paul (cf. 1 Co 15,4). Outre ces références à la résurrection des morts, c’est dans cette tradition orale, et non ailleurs, que se cache le trésor de la « nouveauté » dont parle saint Irénée. Le Messie la dévoile car il est Messie d’Israël, « rempli de l’Esprit Saint » (cf. Is 11,2 ; Lc 4,1). Ce Messie, les Chrétiens le reconnaissent en Jésus de Nazareth parce que, sans aucun mérite de leur part, ils affirment qu’ils ont été « visités » par lui et par son Esprit.

Reconnaître la présence vitale de la tradition orale juive dans la Tradition vivante des Apôtres ne fait pas seulement appel à une vaste science historique qui est très précieuse et dont nous pouvons tous tirer profit, mais aussi et surtout à un état d’esprit qui relève du « cœur de chair » habité par « un esprit nouveau » et non du « cœur de pierre » (cf. Ez 36,26). Ainsi, les Chrétiens entreront plus avant dans leur foi s’ils savent se situer face à Israël, le Peuple juif que Dieu a choisi en premier, et s’ils consentent à recevoir de ce Peuple des « trésors de sagesse[4] ». Alors les Chrétiens percevront mieux la figure de Jésus sauveur, ils liront mieux les Évangiles qui, de façon privilégiée, lui rendent témoignage, ils se tourneront de façon plus résolue vers l’accomplissement de la promesse qui a été faite à Abraham et qui s’accomplira à la fin de l’histoire. Alors ils méditeront avec plus de pertinence le « c’est achevé » de Jésus (Jn 19,30) et découvriront que l’Église reçoit la grâce de cheminer aux côtés d’Israël, nos « frères aimés dans la foi[5] », qui, dans le temps de l’histoire, lui rappelle que tout n’est pas encore accompli.

C’est ainsi que de façon plus résolue, les « disciples » de Jésus s’engageront dans l’histoire et dans ses drames aux côtés de leurs frères et sœurs juifs afin d’y semer ensemble la bienheureuse espérance, tout aussi certaine que nocturne, de la venue des temps messianiques du Royaume dans lesquels nous entrerons tous. Notre amitié entre Juifs et Chrétiens est toute entière orientée vers la réalisation de la promesse, originaire en Abraham et actuelle dans « la descendance d’Abraham ». Et c’est cette orientation qui nous oblige à œuvrer dans l’histoire pour que soit préparé l’avènement du Royaume désiré. C’est ainsi que le cardinal Lustiger nous suggéra de faire nôtre, Juifs et Chrétiens ensemble, ce verset du Psautier : « Mes yeux devancent la fin de la nuit pour méditer sur ta promesse. » (Ps 118,148) Nous y sommes invités ensemble, comme des frères qui, du sein même de leur altérité, ont les yeux fixés sur la réalisation eschatologique – dont Marie-Odile vient de parler – de la promesse.

 

2. Esaü et Jacob, les frères jumeaux

Pour vivre au mieux cet engagement dans l’histoire, le récit de la célèbre rencontre entre Esaü et Jacob (cf. Gn 33, 1-17) inspire, me semble-t-il, une attitude commune que promeut notre altérité. Il indique pourquoi et comment cette altérité est source de bénédiction pour chacun de nous. Ce soir, je ne veux pas simplement caractériser Jacob et Esaü par rapport aux Juifs ou aux Chrétiens, selon l’interprétation classique de ce texte biblique, qui est d’ailleurs reprise dans la Déclaration des Rabbins orthodoxes « Faire la volonté de notre Père des Cieux » du 3 décembre 2015. J’essaye seulement de percevoir ce qui se cache dans leur fraternité.

Dans le récit des préparatifs de la rencontre, il est cinq fois précisé que Jacob considère Esaü comme son « frère » (cf. Gn 32,4.7.12.14.18) mais, cinq fois de suite, il préfère se présenter à Esaü comme son « serviteur » (cf. Gn 32,5.19.21 ; 33,5.14) alors qu’il était précisé que « le grand servira le petit » (Gn 25,23). Cependant, au moment de leur rencontre, Esaü s’exclame à l’égard de Jacob : « Mon frère[6]. » (Gn 33,9) Voilà l’affirmation de la fraternité ! Rachi, lui, dès le début du récit, fait parler ainsi Jacob par les messagers qu’il envoie vers Esaü : « Je cherche ton amitié[7]. »

Certes, la rencontre est précédée de la double mention de la « peur » et aussi de l’« angoisse » que ressent Jacob (cf. Gn 32,8.12) à l’idée de rencontrer Esaü, comme si cela prédisait la peur des Juifs mis devant les Chrétiens qui – hélas ! – ont trop compris leur foi et leur Église comme une « substitution » du culte juif et du Peuple juif destiné à l’errance et à la précarité. Cette rencontre est aussi précédée par la description du don exceptionnel que Jacob prépare pour Esaü (cf. Gn 32,14-16), au point de le « surprendre[8] », commente Rachi, et qu’Esaü finit par accepter (cf. Gn 33,11)[9], comme s’il était prédit que les Chrétiens reconnaîtraient enfin le trésor sans prix que leur apporte le Peuple juif en leur léguant la Révélation du Dieu Un et Unique, les Patriarches, l’Alliance et la sagesse dans sa manière de vivre la Torah au cours des siècles, ainsi que toutes ses Écritures unies à sa « Torah orale ».

Mais le récit précise également qu’Esaü, lui aussi, « est dans l’abondance » (Gn 33,9), comme si les Juifs étaient appelés à reconnaître les richesses des Chrétiens que l’on pourrait ici énumérer avec les expressions contenues dans la Déclaration des Rabbins européens « Entre Jérusalem et Rome » du 10 février 2016 : les Chrétiens « adorent le Créateur du ciel et de la terre qui a libéré le peuple d’Israël de l’esclavage d’Égypte et exerce sa providence sur toute la création », ils ont « la vénération de la Bible hébraïque », « la foi en l’origine divine de la Torah et en la rédemption finale », ils recherchent la vie dans « la droiture morale », ils ont le respect de « la liberté religieuse », du « caractère sacré de la vie » et du « sens de la famille traditionnelle ».

Pour comprendre le récit de cette rencontre, Rachi nous dit que l’un des frères – en l’occurrence Jacob – cherche à « apaiser » la « face » de l’autre frère – en l’occurrence Esaü que Rachi, selon la tradition, appelle « le méchant » – , c’est-à-dire sa « colère » afin que « votre alliance soit annulée avec la mort[10] ». C’est qu’entre deux frères, il y a toujours un « droit d’aînesse » qui est en jeu et qui, au lieu d’être reçu comme un don gratuit, est revendiqué comme un droit sur le plus jeune. Ainsi cette rencontre aurait pu devenir semblable à celle des deux frères, Abel et Caïn, dont l’aîné fut fratricide[11]. Comment donc « l’alliance avec la mort » va-t-elle cesser ?

La réponse vient au moment de la rencontre entre Esaü et Jacob. Celle-ci se passe admirablement bien grâce au motif autant sublime qu’audacieux que Jacob invoque en s’adressant à Esaü : « Puisque j’ai vu ta face comme on voit la face de Dieu et que tu m’as agréé. » (Gn 33,10) Or, il est normalement impossible de voir la face de Dieu sans mourir (Ex 33,20)[12]. C’est pourquoi, la LXX atténue le propos en traduisant : « Comme on pourrait voir la face de Dieu. » Quant au Targum, il préfère écrire que Jacob a vu la face d’un « ange », ou d’un « Puissant ». Rachi commente ainsi : « C’est pour moi comme si j’avais vu le visage de l’ange, car j’ai vu ton ange ; et de plus, parce que tu as accepté de pardonner ma transgression et pourquoi lui mentionne-t-il la vue de l’ange ? Afin qu’Esaü le craigne et dise : Il a vu des anges et a été sauvé, je ne peux rien contre lui dorénavant[13]. » Voilà qu’à la peur de Jacob s’ajoute la crainte d’Esaü, comme si Rachi pressentait une crainte chrétienne, source d’antisémitisme et d’antijudaïsme !

Cependant, notre amitié ne nous fait pas revenir en arrière, au temps de la peur ou de la crainte, elle nous entraîne vers l’avenir qui est le temps de l’audace. De quelle audace s’agit-il ? Oser voir le frère « comme on voit la face de Dieu ».

Le récit biblique est riche de signification. Nous l’avons vu, il s’agit d’« apaiser » la « face » de colère d’Esaü, comme Moïse apaisera la colère de Dieu (cf. Ex 32,11). Pour cela, Jacob prépare un « présent » (minḥāh) (cf. Gn 32,14.21). Ce mot renvoie directement à l’offrande d’Abel et à celle de Caïn, puisqu’il n’est utilisé qu’à cet autre endroit dans tout ce qui précède dans le livre de la Genèse[14]. Or Dieu agréa le « présent » d’Abel ! Esaü sera-t-il donc comme Dieu en agréant le « présent » de Jacob ? Ou va-t-il tout simplement se comporter comme Caïn ?

Jacob cherche donc la « face » d’Esaü pour trouver grâce (hén) à ses yeux (cf. Gn 33,8.10). Mais Esaü, lui, il est devant Jacob qui se sait « trop petit » (cf. Gn 32,11). Or, le « petit », selon la tradition juive, est celui de qui on reçoit et apprend une parole de la Torah[15]. Jacob est aussi le fils béni de Dieu, comme cela vient d’être rappelé : Dieu a béni Jacob au Yabboq (cf. Gn 32,30). Jacob est enfin celui qui a vu Dieu face-à-face au lieu appelé « Penuel » (cf. Gn 32,31). C’est dans ce souvenir de l’événement du Yabboq que la face d’Esaü est considérée comme la face de Dieu. Or, la rencontre venant d’avoir lieu, il semble que la face d’Esaü est apaisée puisqu’il dit à Jacob : « Je marcherai à tes côtés » (Gn 33,12), « d’un pas égal au tien », commente Rachi. Comme si était prédite l’affirmation des signataires de la « Déclaration pour le Jubilé de fraternité à venir » où on lit que Juifs et Chrétiens doivent « œuvrer ensemble, plus que jamais, main dans la main ».

Alors Jacob conclut la rencontre par deux affirmations adressées à Esaü qui manifestent le lien qui désormais réunit les deux « frères » : d’une part, « Prends donc ma bénédiction (berâkâh) » (Gn 33,11) ; d’autre part, « Il me suffit de trouver grâce (hén) aux yeux de mon seigneur », c’est-à-dire Esaü (Gn 33,15). Cette rencontre bénie entre les deux « frères » était annoncée par Rébecca qui en a l’espérance dès qu’Esaü « pleura » en se rendant compte que Jacob a « capté son droit d’aînesse » (cf. Gn 27,38.36)[16]. Cette espérance, revêtue de patience selon la lecture qu’en fait Ambroise de Milan[17], est sous-jacente à tout notre récit biblique, comme si était prédite l’espérance de notre amitié malgré les longues vicissitudes de l’histoire.

Ainsi, la rencontre entre les deux « frères » – Esaü et Jacob – donne à notre amitié fraternelle un sens audacieux et réaliste. Puisque je cherche ce qui se cache dans cette fraternité, permettez-moi d’exprimer de façon simple cette audace. À la lumière de ce récit biblique, chacun peut dire de l’autre : dans le culte que mon frère rend au « Seigneur, le Dieu d’Israël » (Ex 5,1 ; 34,23 ; Lc 1,68) et dans sa manière de vivre selon la Torah qui, pour les chrétiens, est « sainte » (cf. Rm 7,12) et n’est pas « abolie » (cf. Mt 5,17-18), je puis recevoir une bénédiction et voir comme un reflet de la face de Dieu. Chacun peut se réjouir que l’autre sanctifie le Nom de l’Éternel. Et cette joie, mêlée de gratitude, est le signe de la bénédiction du Très-Haut.

Quel sera ce reflet ? Dans la multiplicité de ses éclats divers, il est et il sera celui de l’amour. Les Chrétiens n’ont-ils pas reçu comme « grand et premier commandement » (cf. Mt 22,36-39) le « Shema Israël » qui invite à l’amour de Dieu et qui innerve la prière et le culte de nos frères juifs (cf. Dt 6,4-5) ? N’ont-ils pas pareillement reçu le commandement qui lui est « semblable », l’injonction du Code de sainteté qui guide Israël dans sa pratique de la justice : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lv 19,18) ? Il est intéressant de reconnaître ici le quatrième des dix points dits de Seelisberg, qui n’était pas présent dans les dix-huit points que Jules Isaac avait préparés pour la célèbre rencontre de l’été 1947[18].

Notre amitié est désormais scellée pour faire entendre l’espérance que proclame l’amour, selon ces prescriptions issues de la Torah et reprises dans les Évangiles. Grâce à cette amitié, la lumière qui vient de cet amour-là, dans ses multiples expressions envers les plus vulnérables, peut s’infiltrer dans les obscurités où s’enferment nos frères et sœurs en humanité. Cet amour est un écho de la sagesse de la Torah en celui qui, parce qu’il est « petit », sait la recevoir, la vivre et la communiquer. Cet amour promeut la fraternité dans la reconnaissance de l’égale dignité chez tout être humain perçu comme image et ressemblance du Très-Haut (cf. Gn 9,6). Cet amour, qui protège les droits du plus faible et du plus pauvre, fait briller la lumière de la justice (cf. Is 58,6-8). Cet amour éclaire et promeut la beauté de la famille selon le dessein du Créateur. C’est ainsi que cet amour est annonciateur de paix.

Seul, aucun de nous deux n’y arriverait. Chrétiens, nous portons des divisions qui affaiblissent considérablement notre témoignage. De plus, l’Église catholique a pu prendre des postures hautaines et empreintes de « cléricalisme », selon le propos du pape François[19], qui dictèrent les comportements en manquant cruellement de respect pour la liberté des enfants de Dieu. Juifs, vous êtes revenus sur la « terre d’Israël » dont parlent les Écritures et vous vivez un rude conflit politique qui affaiblit aussi votre témoignage au milieu des nations. Ensemble comme des frères vivant l’un vis-à-vis de l’autre l’attitude que révèle la rencontre d’Esaü et de Jacob, nous nous libérons de ces affaiblissements et nous pouvons porter l’espérance qui jaillit de l’amour. À cet égard, notre amitié est providentielle.

 

3. Une amitié providentielle

L’amitié est toujours lourde de signification. Mais ici, entre Juifs et Chrétiens, elle a un poids particulier car elle nous situe face au dessein de Dieu et nous engage dans le monde où nous vivons.

Certes, il est plus que légitime de souffrir et regretter que cette amitié n’ait pas été vécue dans les temps passés. Il est juste que, Chrétiens, nous en demandions pardon. Mais, en vue du « Jubilé de fraternité à venir », regardons notre présent. Il apparaît comme une immense bénédiction de la providence divine.

Notre amitié est née. Elle est vécue, elle est célébrée. Elle est appelée à grandir. Elle oblige les amis – qui sont frères – à se souvenir des raisons qui l’ont fait naître entre eux, afin qu’ils y soient fidèles, à l’heure de l’épreuve comme au temps de la joie. Or, ces raisons sont nombreuses. Elles ont souvent été oubliées au cours de l’histoire. La contextualisation par les événements historiques ne suffit pas à justifier cet oubli. La pratique religieuse des Chrétiens n’a pas toujours laissé transparaître la pureté de leur foi telle qu’en témoignent les Écritures Saintes. Cette pratique a, dirait le cardinal Lustiger, « paganisé » le Christ en « le défigurant[20] ». Elle a omis de considérer que le Verbe s’est fait chair en Israël et que Jésus, vrai fils d’Israël, a choisi Douze apôtres eux aussi habités par la tradition d’Israël. Malgré cela, les Chrétiens ont oublié que Jésus fait entendre la Parole du Père des Cieux en dévoilant sa plénitude contenue dans « la Torah, les prophètes et les psaumes », selon l’expression de l’évangile de Luc (24,44).

En retour, la critique juive sur les Chrétiens s’est faite pleine de dédain en les accusant d’être hérétiques. Cette critique dédaigneuse n’a pas permis aux Chrétiens de voir la splendeur de la Torah de Moïse à laquelle les Juifs voulaient être fidèles grâce aux appels des prophètes. Une telle critique a occulté aux Juifs que les « peuples » païens, selon les prophètes, recevront « une langue pure pour qu’ils invoquent tous le nom de l’Éternel et Le servent d’un seul cœur », comme le proclame Sophonie (3,9) cité par la « Déclaration pour le Jubilé de fraternité à venir ».

Le dédain d’un côté et le mépris de l’autre, avec des tonalités spécifiques et non symétriques, se sont donc installés de part et d’autre au long des siècles. Réparer cette histoire est un motif supplémentaire pour vivre cette amitié entre Juifs et Chrétiens, dans l’estime l’un pour l’autre, fondée sur la Révélation. Cette amitié anticipe la « réparation du monde ». Au regard de cette trop longue histoire de mépris ou de dédain, cette amitié est surprenante et belle si nous nous souvenons que les uns et les autres, chacun selon sa voie, nous prions « le Seigneur, le Dieu d’Israël », c’est-à-dire Celui qui s’est révélé à Israël, Celui dont « la prunelle des yeux » est Israël (cf. Dt 32,10 ; Za 2,12 ; Ps 17,8), son peuple qu’il a « choisi entre tous les peuples » (Dt 7,6-8) et pour lequel l’élection demeure (cf. Rm 11,29). Il « visite » (Ex 3,16) sans cesse son Peuple et, en Jésus, il « visite » aussi l’assemblée des Chrétiens (cf. Lc 1,68.78 ; 7,16). C’est pourquoi, les Chrétiens sont les premiers, aux côtés de leurs frères et sœurs Juifs, à lutter contre l’antisémitisme qui, de fait, est une atteinte à Dieu et au choix de Dieu[21].

Aujourd’hui, cette amitié est évidente quand d’un côté, les Chrétiens reconnaissent qu’ils sont greffés sur la « racine » d’Israël, à savoir les Pères d’Israël qui appartiennent à la descendance d’Abraham, et quand, d’un autre côté, plusieurs autorités juives reconnaissent publiquement que le christianisme, conformément aux Écritures Saintes d’Israël, n’est pas une hérésie ni une idolâtrie. Cette double reconnaissance apparaît comme un don gratuit et inespéré de Dieu ! En effet, il n’y a pas si longtemps, nous étions comme aveuglés d’un côté par le souvenir des diatribes antijuives de certains Pères de l’Église, nos maîtres dans la foi chrétienne du IInd ou Xème siècles, et, d’un autre côté, par l’enseignement de textes rabbiniques à l’intérieur de cette même époque, où la figure de Jésus est identifiée à un « idolâtre », un « séducteur » ou un sorcier guérisseur, et le christianisme, à une « prostitution » ou une « hérésie[22] ». Pour ce siècle qui est le nôtre, Dieu nous a ouvert les yeux et notre aveuglement a cessé. Béni soit-il !

Notre amitié invite à regarder plus loin qu’un simple voisinage pour des commodités sociales de tolérance mutuelle et de coexistence républicaine. Cette amitié nous tient désormais l’un à côté de l’autre, l’un face à l’autre dans une écoute purement attentive, prêts ensemble à recevoir de ce face-à-face ou de ce côte-à-côte une lumière inattendue, une parole non encore articulée, une espérance nouvelle qui soit un surcroit de joie. Tout en étant une énigme, notre amitié s’impose comme une sagesse car elle ne vient pas de nous mais d’un dessein divin qui nous a précédés et qui nous emportent, malgré nos infidélités dont nous demandons chaque année pardon.

Ensemble, nous croyons que Dieu réalise son dessein de salut et de paix pour le monde, mais nous différons sur la modalité de sa réalisation en raison de Jésus. Pour les Chrétiens, il est le Messie promis venu dans le monde, tandis que les Juifs attendent encore la venue du Messie. Pourtant, cette différence n’est pas une séparation. Non seulement, elle nous oriente ensemble vers l’espérance du Royaume qui vient en plénitude à la fin de l’histoire, mais elle nous convie aussi, dans le temps de l’histoire, à regarder l’autre pour en recevoir une « bénédiction » ! La rencontre d’Esaü et Jacob nous l’indique. Si, Juifs et Chrétiens, nous avons à préparer la venue du Royaume et à nous disposer à le recevoir, chacun le fera d’autant mieux qu’il acceptera de recevoir de l’autre une « bénédiction », c’est-à-dire un surcroît d’espérance pour confesser : « Éternelle est sa fidélité ! »

Notre amitié me semble providentielle dans le siècle qui est le nôtre. Envahi par le sécularisme et par la technique avec son insolent orgueil de performances qui séduisent et rendent esclaves, beaucoup cherchent ou seront acculés à chercher la voie de la Sagesse, la voie spirituelle de la liberté et de la paix du cœur dans l’alliance avec leur Créateur et Père. « En effet, la créature sans Créateur s’évanouit[23] », enseigne le Concile Vatican II qui promulgua en même temps la Déclaration Nostra aetate à partir de laquelle la reconnaissance de notre amitié s’accéléra. Notre amitié n’est-elle pas advenue en ce siècle pour que nous y témoignions ensemble que la Loi du Sinaï engage une éthique fidèle à la beauté inouïe de la créature en raison même du Créateur, reconnu comme sage et bon ?

Aujourd’hui, la dérive bioéthique et la crise écologique sonnent comme des alertes qui montrent du doigt les nouvelles idoles sur l’autel desquelles bien des personnes sont sacrifiées. Ces idoles soumettent nos contemporains au culte de l’ultralibéralisme et de l’individualisme qui obscurcissent dramatiquement le sens de l’appartenance à une famille commune, celle que Dieu a voulue, accompagne et aime aujourd’hui, et pour laquelle il promet « la paix comme un fleuve » (cf. Is 66,13). Notre amitié ouvre un espace qui atteste que la fraternité est possible, que tous les humains sont frères dans l’unique famille humaine dont Dieu est le Père. Elle peut nous conduire à trouver les chemins nouveaux de la justice où les cœurs s’ouvriront à la reconnaissance du Créateur qui, dans sa Sagesse, confie à tous les humains de prendre soin de la planète et de l’Homme.

Sur la terre et dans le temps de l’histoire, seule la rencontre qui, sans peur, va d’une personne à une personne dans une mutuelle admiration, institue la fraternité en faisant de cette rencontre une source de bénédiction mutuelle, c’est-à-dire une source d’espérance et de paix. Notre amitié, éclairée par la rencontre d’Esaü et Jacob, a sans doute mission de servir ainsi le monde. Voilà notre espérance !


[1] Voir Concile Vatican II, constitution sur l’Église, Lumen gentium, 21 novembre 1964, chapitre III.

[2] Adversus Haereses IV, 34, 1.

[3] Voir par exemple, Pierre Lenhardt, « À l’origine du mouvement pharisien, la tradition orale et la résurrection », Le judaïsme à l’aube de l’ère chrétienne, coll. Lectio divina, n. 186, Cerf, 2001, p. 123-176.

[4] Cf. François, Exhortation apostolique La joie de l’Évangile, Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, n. 249.

[5] Voir Benoît XVI, rencontre avec les représentants de la communauté juive de France, à Paris, le 12 septembre 2008.

[6] Il s’agit d’une expression pleine et entière car elle est précédée de « Esaü courut à la rencontre [de Jacob], l’étreignit, se jeta à son cou et l’embrassa » (Gn 33,4), que la tradition, malgré la discussion sur la manière hébraïque d’écrire « embrassa », interprète ainsi : « Il est connu qu’Esaü déteste Jacob mais sa compassion fut réchauffée (éveillée) à ce moment-là et il l’embrassa de tout son cœur. » In Commentaire de Rachi sur la Torah. Berechit/Genèse, Éditions Ness, 2000, p. 335. Voir Midrach Rabba, Genèse, tome 2, coll. Les Dix Paroles, Verdier, 2010, p. 182.

[7] Cf. Le Commentaire de Rachi…, op. cit., p. 322.

[8] Cf. ibid., p. 328.

[9] Le Midrach Rabba sur Gn 33,11 précise : « Un ignorant demanda à R.Hocha’ya : Si je te disais un bon mot, le répéterais-tu en public en mon nom ? – Quel est ce mot ? – Tous les présents que Jacob a faits à Esaü seront retournés au Messie par les Nations du monde : Les rois de Tarsis et des îles rapporteront les tributs (Ps 72,10). Il n’est pas dit « apporteront », mais rapporteront (ya-chiv-u). – Par ta vie ! s’écria R.Hocha’ya, tu viens de dire une belle chose, et je la répéterai en ton nom. » In Midrach Rabba, op. cit., p. 185. Voilà une superbe perspective eschatologique !

[10] Cf. Commentaire de Rachi…, op. cit., p. 329. Rachi cite ici Isaïe 28,18.

[11] Selon le Midrach Rabba sur Gn 27,41 : « Que signifie Esaü dit en son cœur ? Il pensa : Caïn a tué son frère et le Saint-béni-soit-Il n’a rien fait. Son père eut d’autres enfants ; ils partagèrent le monde avec lui. Moi, je tuerai d’abord mon père Isaac, puis mon frère Jacob, et je prendrai seul possession du monde. Les jours de deuil de mon père approchent. Il ne dit pas : « mon père se meurt », mais les jours du deuil de mon père approchent pensant : Je hâterai d’abord le deuil de mon père, puis je tuerai mon frère. Mais le Saint-béni-soit-Il ne le permit point : YHVH, n’exauce pas les désirs du méchant. » In Midrach Rabba, op. cit., p. 164.

[12] Cette affirmation mérite d’être nuancée par Ex 24,10 ; Is 6,1 ; Am 9,1.

[13] Cf. Commentaire de Rachi …, op. cit., p. 337. Le Targum traduit en effet ainsi Gn 33,10 : « J’ai vu ton visage comme j’ai vu la face des anges de devant YHWH. » Ou encore : « J’ai vu ton visage et il me semble voir la face de ton ange. » In Targum du Pentateuque, I. Genèse, coll Sources Chrétiennes, n. 245, Cerf, 1978, p. 312-313. Sur l’idée de pardon, Ambroise de Milan, faisant référence à la parole de Jésus en Mt 18,21-22, estime que Jacob se prosterna « sept fois » car, « inspiré de l’esprit de prophétie, il ordonnerait de pardonner une faute à son frère non seulement jusqu’à sept fois mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois. Si bien qu’à l’occasion de cette rencontre, Esaü pardonna à son frère », in Jacob et la vie heureuse, coll. Sources chrétiennes n. 534, Cerf, 2010, p. 445. Rachi estime de même à propos d’Esaü que « sa compassion fut éveillée lorsqu’il le vit se prosterner toutes ces fois », in op. cit., p. 335.

[14] Cf. Gn 4,3.4.5. On retrouve aussi l’emploi de minḥāh en Gn 43,11.15.25.26 avec le récit de l’histoire de Joseph qui rencontre ses frères avec le plus jeune, Benjamin.

[15] Voir Jean Massonet qui cite Sifré sur Dt 11,13 ainsi qu’un passage de Ct Rabbah (1,19), in « Les pharisiens et le sens communautaire », Le judaïsme à l’aube de l’ère chrétienne, coll. Lectio divina, n. 186, Cerf, 2001, p. 189-191. Rachi interprète cette petitesse de Jacob en le faisant prier ainsi : « Depuis que Tu m’as promis, j’ai été souillé par le péché et cela me vaudra d’être livré dans la main d’Esaü. », In Commentaire de Rachi…, op. cit., p. 325.

[16] Le récit biblique nous dit tout à la fois la volonté de meurtre (Esaü se dit en lui-même : « […] je pourrai tuer mon frère Jacob » en Gn 27,41) et l’espérance qu’il n’aura pas lieu (Rébecca dit à Jacob : « […] jusqu’à ce que ton frère revienne de sa colère. […] Quand la fureur de ton frère se sera détournée de toi » en Gn 27,44-45). Cette espérance est celle d’une femme – Rébecca – comme l’espérance du salut est portée par une femme dès le début du livre de la Genèse (cf. Gn 3,15.20).

[17] Saint Ambroise évoque ainsi Rébecca : « Que vienne Rébecca, c’est-à-dire revêtons la patience, sûre gardienne de l’innocence, qu’elle nous persuade de céder la place à la colère. » In Jacob et la vie heureuse, op. cit., p. 429.

[18] Cf. Norman C. Tobias, La conscience juive de l’Église. Jules Isaac et le Concile Vatican II, Salvator, 2018, p. 156-171.

[19] Cf. pape François, Lettre au Peuple de Dieu, 20 août 2018.

[20] Cf. Jean-Marie Lustiger, La promesse, coll. Essais de l’école cathédrale, Parole et silence, 2002, p. 81.

[21] Les appels répétés du pape François contre l’antisémitisme sont nombreux. Parmi d’autres, je cite quatre propos. Le 13 novembre 2019 : « Aujourd’hui commence à renaître, ici et là, l’habitude de persécuter les juifs. Frères et sœurs, cela n’est ni humain, ni chrétien. Les juifs sont nos frères ! Et il ne faut pas les persécuter. » Le 8 mars 2019 : « Je pense en particulier à la recrudescence barbare, dans différents pays, d’attaques antisémites. Aujourd’hui aussi, je voudrais répéter qu’il est nécessaire d’être vigilants à l’égard de ce phénomène : « L’histoire nous a montré où peuvent mener même les formes les plus imperceptibles d’antisémitisme : à la tragédie humaine de la Shoah qui a coûté la vie aux deux tiers des juifs d’Europe » (Les dons et l’appel de Dieu sont irrévocables, n. 47). Je répète que, pour un chrétien, toute forme d’antisémitisme représente une négation de ses propres origines, une contradiction absolue. » Le 23 septembre 2018 en Lituanie : « Demandons au Seigneur de nous faire le don du discernement afin de découvrir à temps tout nouveau germe de cette attitude pernicieuse, toute atmosphère qui atrophie le cœur des générations qui n’en n’ont pas fait l’expérience et qui pourraient courir derrière ces chants des sirènes » de l’antisémitisme. Le 20 avril 2015 : « Les tendances antisémites et certains actes de haine et de violence sont actuellement préoccupants en Europe. Chaque chrétien ne peut que déplorer toute forme d’antisémitisme, en manifestant au peuple juif sa propre solidarité. »

[22] Voir Thierry Murcia, Jésus dans le Talmud et la littérature rabbinique ancienne, Brepols, 2014.

[23] Cf. constitution pastorale sur l’Église dans le monde de ce temps, Gaudium et spes, 7 décembre 1965, n. 36.

 

Mgr d'Ornellas_©Michel Ogier

Mgr d'Ornellas © Michel Ogier

Monseigneur Pierre d’Ornellas
Archevêque de Rennes, Dol et Saint-Malo,
Pour la Cef : Membre du Comité Études et projets
et responsable du Groupe de travail "Bioéthique"